La contre-démocratie : ces luttes pour corriger le manque de « démocratie »

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L’historien Pierre Rosanvallon a écrit « La contre-démocratie », un néologisme bien pensé qui révèle qu’à une époque où le concept de « démocratie » est devenu un idéal de régime politique (bien loin d’être réalisé), la confiance en ce régime est en baisse, et c’est au contraire la défiance envers ce système qui lui permet de conserver un certain ressort « démocratique ». En effet, selon Rosanvallon, la démocratie parfaite n’existe pas et c’est grâce aux luttes citoyennes que les principes démocratiques sont (encore) préservés en France. Intéressant non ?

Je me suis appuyé sur cet ouvrage de référence pour mener une réflexion sur notre système politique, en m’écartant de la pensée de l’auteur, trop consensuelle à mon goût.

On peut vérifier la théorie de l’historien dans les luttes réussies menées le TAFTA et le CETA, dans l’empêchement du projet d’aéroport à NDDL, dans la reconnaissance des semences paysannes, ou encore dans le refus d’une UE ultra-libérale, même si tous points ou presque ont été retoqués, de manière totalitaire car anti-démocratique…

Selon l’historien, la contre-démocratie recouvre trois dimensions :

– les pouvoirs de surveillance, qui ont pour but de contrôler les représentants et les contraindre à respecter leurs engagements
– les pouvoirs de sanction et d’empêchement, qui visent à obliger les gouvernants à renoncer à certains projets, la souveraineté populaire se manifestant alors par le rejet ou le refus
– et enfin la montée en puissance du peuple-juge et de la judiciarisation du politique.

« Un peuple libre est un argus, il voit tout, il entend tout, il est partout, il ne dort jamais », scandait l’orateur du genre humain pendant la Révolution française. Le penseur Alain, mélancolique et exemplaire, pensait lui aussi que le peuple devait jouer un rôle crucial de « contrôleur » des pouvoirs.

Où est donc la démocratie sinon dans ce troisième pouvoir que la science politique n’a point défini, et que j’appelle le Contrôleur? [..] Ce pouvoir s’est longtemps exercé par révolutions et barricades. Aujourd’hui, c’est par l’interpellation qu’il s’exerce. La démocratie serait, à ce compte, un effort perpétuel des gouvernés contre les abus du pouvoir.

Avec Internet, on a rêvé d’une démocratie dématérialisée, facile, directe. Mais il est évident que les principes démocratiques ne peuvent pas se résumer à la facilitation d’un processus de décisions immédiates. C’est pourquoi l’Histoire nous éclaire sur les réussites et désillusions d’un système qui est beau mais fragile.

Quelques principes « utiles » de la démocratie grecque

A Athènes à l’époque classique, c’est bien le tirage au sort et non les élections qui sont considérées comme l’essence même de l’exercice démocratique. Pourquoi ? Car il présuppose que tous les citoyens sont égaux et ont une égale capacité et une égale chance d’exercer la démocratie en étant tirés au sort et en devenant magistrats.

Mais souvent, on oublie qu’outre le tirage au sort, un autre processus régulait la vie de la démocratie athénienne (souligné par Hérodote) : le contrôle, ou la « surveillance » citoyenne des actes de ces mêmes magistrats. Il ne suffit pas d’être tiré au sort pour gouverner, il faut aussi rendre des comptes sur les décisions prises. Et ça, c’est intéressant, car cette « contre-démocratie » n’a plus cours aujourd’hui…

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Dans « Le Politique », Platon souligne le fait que la loi seule est bien insuffisante pour gouverner, car trop générale et imparfaite :

Jamais une loi ne sera capable d’embrasser avec exactitude ce qui, pour tous à la fois, est le meilleur et plus juste, et de prescrire à tous ce qui vaut le mieux. Entre les hommes, en effet, comme entre les actes, il y a des dissemblances, sans compter que jamais, pour ainsi dire, aucune des choses humaines ne demeure en repos : ce qui ne permet pas à l’art, à aucun art, quel qu’il soit, de formuler aucun principe dont la simplicité vaille en toute matière, sur tous les points, sans exception, et pour toute la durée des temps.

Pour Aristote, le citoyen était celui qui votait et qui jugeait. Les deux éléments semblaient indissociables, complémentaires. Et cela s’expliquait notamment par le fait qu’à l’époque de la démocratie athénienne, l’exercice de la justice servait en majorité à contrôler et à sanctionner les activités politiques. Les différends entre civils étaient réglés par d’autres procédures d’arbitrage. Évidemment, ce fonctionnement ne pourrait plus avoir lieu aujourd’hui, tant le principe semble dangereux pour la classe politique… Enfin, tant que les citoyens ne réécriront pas les règles du jeu politique.

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Vous imaginez si demain, nous pouvions utiliser la loi pour juger les actes des politiciens, non plus carriéristes, mais citoyens élus sur des programmes. Cela changerait déjà bien la donne !

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Désintérêt et cynisme ne sont pas les bonnes armes

La contre-démocratie a ses aspects positifs comme négatifs. Elle vient mettre en lumière les manquements de la démocratie représentative de nos contrées occidentales et vise à en combler les défauts. Et surtout, elle n’est pas une : elle oscille entre un activisme citoyen positif et salvateur et un désintérêt dangereux, dès lors qu’il renforce les failles des démocraties modernes.

Quand elle est pleine de vitalité, elle est nécessaire pour repenser nos systèmes et nos modèles. Quand elle prend la forme d’un rejet désabusé, elle favorise la paralysie du politique, voire une politique négative…

Aux Etats-Unis, on remarque depuis quelques années une forme nouvelle de « contre-démocratie », elle aussi négative : le dénigrement. Dans les faits les candidats passent plus de temps à dénigrer leurs adversaires qu’à proposer des solutions concrètes. Si dans les années 80, les taux de messages des politiciens négatifs étaient aux environs de 20%, la barre des 50% a été franchie par G. Bush père, en 1988. Ces méthodes, bien que triviales, sont efficaces au niveau électoral. Mais que nous apprennent-elles, moralement : que le pouvoir vaut plus que la démocratie, les soucis des électeurs et leur bien-être est secondaire… Et avec Trump vs. Clinton, on atteint des sommets abyssaux de bêtise…

D’une manière plus générale, on peut se demander si ce n’est pas le jeu de la politique politicienne de se dépolitiser pour ne parler qu’aux émotions des électeurs et non plus à leur intelligence, et ainsi, ne plus être inquiété par des velléités de « vraie démocratie ».

Face à la gouvernance : résistance !

Peu à peu, la politique change en effet. La démocratie devient « gouvernance ». Georges Balandier nous avait prévenu : « Tout pouvoir politique obtient finalement la subordination par le moyen de la théâtralité. »

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Les décisions politiques d’aujourd’hui englobent une pluralité d’acteurs, notamment du monde des entreprises et des finances, et ce au niveau mondial. Les décisions se font lentement, progressivement, de manière complexe et difficilement identifiable pour le citoyen (cf. le TAFTA, encore). Les règles ne sont plus celles du monde politique élu, mais celles d’une multitude d’entités et d’instances dont on ne détermine même plus très bien le rôle.

Ainsi, le démocratique se retrouve érodé, désagrégé par les puissances du marché. Est-ce une manière de masquer le naufrage du système républicain ?

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En lisant cet ouvrage avec attention et minutie, on en arrive à une conclusion que l’on ressent depuis quelques années dans la société, et qui éclot peu à peu chez nos voisins, par exemple en Espagne avec Podemos : il y a un  désintérêt de la politique de la part de certains citoyens, mais plus encore, une incapacité d’agir chez des citoyens très engagés mais qui font face à une gouvernance incontrôlable.

Cela engendre une métamorphose de la citoyenneté face à un pouvoir politique qui est resté « pouvoir » mais qui est très limité au niveau politique, notamment à cause d’exigences économiques ultra-libérales de plus en plus malsaines.

Alors, que faire face à ces politiciens pantins qui « gouvernent » pour faire passer les lois voulues par le FMI, la Banque Mondiale, le CAC40, les banques, et consorts ?

Mon avis personnel est que les politiciens professionnels se rendent parfaitement compte de leur rôle ingrat, mais ne veulent surtout pas rendre de compte. Ils ne veulent pas que les chose changent, ils ne veulent pas accéder aux requêtes progressistes des citoyens. Ils s’accrochent à leurs privilèges, à leur petit pouvoir, c’est le syndrome d’Hubris.

Alors, ils alimentent les fausses querelles, et tentent de faire naître les peurs et les haines en agitant les spectres du communautarisme, du fascisme ou du populisme, au gré des évenéments. A l’inverse, les idées d’évolutions politique et sociale sont reléguées, étouffées, jamais réellement discutées.

Alors, c’est à nous, citoyens, de faire vivre une contre-démocratie et d’imposer le débat, le vrai débat, politique et démocratique : connaitrons-nous un jour dans notre vie une majorité qui l’emportera ?

La désobéissance civile peut être l’un des moyens pour faire acte de résistance face à un pouvoir – dépeint comme démocratique ou non – dont on sent qu’il ne mène pas au bien commun. Les exemples sont légion (Thoreau, Emerson, Blanqui, Wilkes) et peuvent peut-être nous éclairer…

 

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