L'Indigné du Canapé

Princesse Mononoké : oeuvre écologique, mais pas uniquement

Princesse Mononoké (Mononoke no Hime, « La Princesse des esprits vengeurs », dans le texte) est un film d’animation signé Hayao Miyazaki, sorti en 1997. Il est souvent décrit comme une oeuvre d’anticipation quant à sa lucidité sur la problématique écologique, la préservation de la nature y étant présentée comme opposée avec les velléités de production et d’enrichissement des humains. Mais le message de ce film est loin de s’arrêter là, et sa morale est bien plus complexe. Focus sur un animé dont on fête en 2020 les 20 ans de la sortie en France.

Synopsis :
Au XVe siècle, durant l’ère Muromachi, la forêt japonaise, jadis protégée par des animaux géants, se dépeuple à cause de l’homme. Un sanglier transformé en démon dévastateur en sort et attaque le village d’Ashitaka, futur chef du clan Emishi. Touché par le sanglier qu’il a tué, celui-ci est forcé de partir à la recherche du dieu Cerf pour lever la malédiction qui lui gangrène le bras.

Le périple d’Ashitaka le mène jusqu’à une forêt redoutable et magique où vivent des animaux géants doués de parole, et un Dieu-Cerf. C’est aussi aux confins de cette forêt qu’il accède aux Forges de Dame Eboshi, une petite ville qui tire de la fôret le fer nécessaire à la construction d’armes et à la survie des femmes et des hommes qui le composent. Pour que ce village perdurent, il faut donc déforester afin d’accéder au précieux minerai. Et ceci entre en contradiction totale avec la survie des habitants de ladite forêt, dont San (la fameuse princesse Mononoké), une jeune fille recueillie et élevée par les loups…

Un film qui milite pour un rééquilibrage entre nature et « culture »

Vous le voyez, vous le comprenez, le film est la peinture d’un changement d’époque. L’humain, jadis dominé par la nature, effrayé par elle, commence au XVIème siècle à prendre le pas sur elle. Les premières armes à feu notamment, construites grâce à l’exploitation et l’affaiblissement des sols, confèrent aux humains un pouvoir accru face à des animaux de moins en moins grands, de moins en moins forts, et qui voient leur habitat naturel grignoté peu à peu par l’ambition humaine.

Le film évoque cette transition-là. Et dans le film, la destruction de l’écosystème est symbolisé par une mystérieuse malade rendant fous les animaux qui s’échappent de leur environnement et s’attaquent aux humains… comment ne pas y voir un lien avec ce qui nous arrive aujourd’hui avec le COVID-19 ?

Eh oui, les différentes pandémies qui secouent l’humanité de plus en plus régulièrement ces dernières décennies sont inhérentes au capitalisme : la déforestation de zones vierges, l’élevage industriel et l’agriculture dans ces zones où vivent des espèces sauvages porteuses de bactéries qu’elles peuvent transmettre aux animaux d’élevage, puis domestiques, puis aux humains, les transports rapides sur de longues distances qui répandent ce virus dans le monde… C’est tout ce système économique qui crée les pandémies, pas le fait que les animaux sauvages aient leurs infections propres, dans des zones où l’humain n’est pas censé se trouver.
C’est la même chose dans Princesse Mononoké. La faune n’agresse jamais gratuitement, et bien souvent, elle ne fait que réagir à une agression extérieure…

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On le sait, ce ne sont pas les maladies, les blessures, les morts, les valeurs, l’éthique, qui arrêtent l’expansion du capitalisme. Dans l’esprit humain (un peu primaire, avouons-le, et qui se remet difficilement en cause), il y a donc lutte, et il faut se défendre contre une nature agressive (retournement du stigmate).
Dans l’animé, la lutte acharnée entre la nature sauvage et la « civilisation moderne » et ses accaparements intrinsèques est incarnée par la lutte fratricide entre Dame Eboshi et Princesse Mononoké (vous remarquez que les deux portent un titre honorifique, ce qui renforce l’opposition). Deux femmes fortes.

Et entre les deux femmes, Ashitaka représente la difficulté de trancher entre la nécessité pour la nature de prospérer, et l’envie des êtres humains de vivre dans de meilleures conditions. Et l’on semble deviner, peut-être, le positionnement de l’auteur ici : bien sûr qu’il faut que les humains puissent vivre, bien sûr que leur existence, afin d’être plus douce, devrait se faire en partie à l’aide de ce que procure la nature. Mais elle ne doit jamais se faire au détriment d’elle. Autrement, c’est la nature qui semble se « retourner » contre ses habitants (car ne l’oublions pas, l’homme n’est qu’un habitant de la Terre, pas son maître).

… mais plus fondamentalement, pour une révolution contre toutes les dominations !

Mais l’oeuvre de Miyazaki va beaucoup plus loin qu’une banale opposition entre l’homme et la nature, entre deux forces contradictoires et opposées. Et se garde bien de tout manichéisme. D’ailleurs, le personnage de Dame Eboshi apparaît aussi comme respectable, à plus d’un titre.

N’est-elle pas celle qui, dans son village de travailleurs, a recueilli les prostituées, les hommes pauvres, même les lépreux ? Ne soigne-t-elle pas les lépreux elle-même ? N’est-elle pas celle qui autorise les femmes à travailler, même à porter et utiliser des armes ? N’accueille-t-elle pas Ashitaka avec bienveillance, alors qu’il et un parfait étranger et ne lui témoigne pas beaucoup de sympathie au départ ?

Dame Eboshi, si elle est bien « contre » la nature, qu’elle considère comme empêchant le développement de sa communauté (à tort), est un personnage fortement défendu par les siens. Au niveau des problématiques humains-humains, elle incarne la lutte contre la domination, pour l’égalité des sexes et de classe (bien qu’elle se garde un statut à part). Enfin, elle incarne la modernité technologique, ses forges en étant le symbole, malheureusement destructeur.
Finalement, son véritable adversaire n’est peut-être pas San, dont elle partage le genre et le caractère acharné, mais plutôt le Dieu-Cerf. Ce Dieu qui peut tuer ou rendre la vie n’est ni bon, ni mauvais. Il est la nature même.

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Comme tout bon travail (oubliez les Disney ou Avatar), Princesse Mononoké réussit la prouesse de traiter d’égalitarisme, de féminisme et d’écologie sans manichéisme. Comme Ashitaka, Miyazaki semble nous inviter, pour trouver une solution aux problématiques écologiques, à « porter sur le monde un regard sans haine » ?

La science nous y aide. Les faits sur des désastres écologiques également. Les forêts ont un peu partout disparu, les cours d’eau et l’air sont pollués, les températures ont explosé, les animaux sont plus petits et affaiblis que jamais, tandis que certains humains règnent sur des territoires gigantesques sans partage. Tout cela provoque destructions, guerres, misères, inégalités, maladies, corporelles comme psychiques, insatisfactions…

Alors sans haine, mais avec discernement, il nous faudrait trancher, désormais… De quel monde voulons-nous pour demain ? Sortons-nous du cycle domination-violence-domination-violence, ou continuons-nous à nous épuiser tous les uns les autres jusqu’à la disparition complète de nos espèces ?

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