Solution anti-terroriste ou sentence anti-contestataire ? Le sens de l’Etat d’urgence

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13 novembre 2015. La France est le théâtre macabre d’une tuerie terroriste sans précédent. A Paris, sa capitale, 130 personnes périssent sous les balles d’au moins 7 dégénérés kamikazes se réclamant de l’Etat Islamique. Horreur.

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La nuit est interminable et dès le lendemain, tandis que le pays se réveille courbaturé et compte ses morts, tandis que le peuple dans une majorité crie pour le droit à une vie de libertés et réclame plus de tolérance et d’amour, les chefs de l’état imposent plus de sécurité (toujours plus de sécurité, c’est le FN qui se frotte les mains) et indiquent qu’ils vont partir en guerre. Bref, l’état d’urgence est décrété et la France annonce qu’elle va intensifier sa guerre en Syrie…

Comment l’état d’urgence a-t-il été voté ?

Au lendemain des faits extrêmement graves qui se sont déroulés à Paris, le président français François Hollande a décrété – suite à un Conseil exceptionnel avec ses ministres – l’état d’urgence en France métropolitaine (qui sera étendu aux Dom-Tom le 18 novembre). En parallèle, il indique que les contrôles aux frontières sont rétablis : cela tombe bien, la France comptait de toute façon les rétablir ce jour exact (le 14 novembre 2015) pour préparer la COP 21.

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L’état d’urgence peut être mis en place par simple décret (oui, la Constitution n’encadre même pas cette possibilité pour un chef de l’état de prendre les plein pouvoirs, imaginez si Le Pen arrivait à la présidence…) et limite fortement les libertés publiques du pays. Sous l’état d’urgence, le Président peut même contrôler la presse ! Heureusement, l’état d’urgence en l’état ne peut pas être prolongé plus de 12 jours sans une loi. Alors, Hollande annonce qu’il veut créer un nouvel état d’urgence, « allégé » mais aussi plus facilement manipulable par un gouvernement. Un Patriot Act à la française doit être créé.

En attendant, il faut voter pour pouvoir prolonger l’état d’urgence plus de 12 jours.

Le 19 novembre, 551 députés sur 556 (5 votes contre, 1 abstention) acceptent que la France reste un état totalitaire 3 mois supplémentaires. De plus, ils acceptent le blocage intempestif de tout site lié « à des actes de terrorisme ». Ce « nouvel état d’urgence » élargit également les possibilités d’assignation à résidence. Les associations suspectes peuvent être dissoutes. Les peines sont durcies.

Le lendemain, le Sénat valide le vote du Parlement à l’unanimité. Notre chère démocratie (déjà évanouie depuis belle lurette) a de plus en plus des airs de dictature. Les voix discordantes sont inaudibles, il faut les faire taire. Comme en janvier dernier, il faut une union, et si elle n’est pas nationale, elle est ennemie.

Qu’implique l’état d’urgence exactement ?

En France, l’état d’urgence est une sorte d’état d’exception qui réduit les libertés des citoyens en conférant une grande partie des pouvoirs judiciaires au pouvoir exécutif. C’est donc une décision extrêmement importante qui détruit momentanément le principe de séparation des pouvoirs.

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Plus précisément, il « confère aux autorités civiles, dans l’aire géographique à laquelle il s’applique, des pouvoirs de police exceptionnels portant sur la réglementation de la circulation et du séjour des personnes, sur la fermeture des lieux ouverts au public et sur la réquisition des armes ». Il permet aux préfets de mettre en place un couvre-feu dans leur zone si besoin, ils peuvent aussi décréter certaines zones comme protégées ou assigner à résidence toute personne « dont l’activité s’avère dangereuse pour la sécurité et l’ordre public » sans recours judiciaire préalable.

Le ministre de l’Intérieur ou les préfets peuvent également juger bon de fermer provisoirement des salles de spectacle, débits de boissons et lieux de réunion ou encore de faire pratiquer des perquisitions chez des personnes sans le contrôle d’un juge.

Enfin, et ce n’est pas rien, le refus de se soumettre à une décision (non motivée et donc potentiellement injuste) peut être passible d’emprisonnement et d’une amende allant jusqu’à 3750 euros d’amende.

Est-il besoin de le préciser ? Oui, actuellement, nous sommes dans un pays anti-démocratique et policier. Et d’ailleurs, c’est officiel : dans le cadre de cet état d’urgence, la France a écrit au Conseil de l’Europe pour l’avertir qu’elle risquait de « déroger aux Droits de l’Homme ». Oups, pardon. Les droits, c’est du vent, il suffit juste d’une dérogation pour les mettre de côté !

Un état d’urgence à deux vitesses

Le pire, c’est que les textes relatifs à l’état d’urgence sont vagues, comme les lois le sont souvent. Que faut-il mettre derrière le mot « terrorisme », ou « atteinte à l’ordre public ». Personne ne peut le dire. Mais en attendant, le Pouvoir et la Police, son bras armé, ont tout le loisir d’agir, et de décider ensuite.

Et depuis que nous sommes dans cet état d’urgence, que constatons-nous ?

Oui, les perquisitions sauvages (qui se comptent déjà par centaines, voire par milliers) ont permis de saisir près de 200 armes et des substances illicites et de mettre en garde à vue certaines personnes jugées potentiellement dangereuses.

Mais elles ont aussi permis de mettre en garde à vue, de perquisitionner et d’assigner à résidence des personnes non-terroristes, souvent parce qu’elles sont opposées à l’Etat au niveau politique : de nombreuses interpellations visent des militants écologiques, altermondialistes, anarchistes, etc. L’état d’urgence, une aubaine pour les chopper, enfin !

Enfin, et on l’oublie souvent, de nombreuses perquisitions ont touché des personnes totalement innocentes, qui ont vu leur porte fracassée, leur appartement saccagé, qui se sont fait plaquer au sol, passer les menottes, voire blesser (dans la confusion, c’est le jeu), pour rien. Parce que c’est la guerre (disent-ils), et qu’il vaut mieux faire du zèle que de ne rien faire… Disent-ils. Un simple coup de fil peut suffire à intervenir. Et si rien de suspect n’est détecté, les intervenants repartent comme ils sont venus, sans se justifier. Et les centaines d’euros perdus pour le mobilier détruit ? Personne ne sait. C’est la guerre, ma petite dame.

La Quadrature du Net a créé une page pour recenser tous les abus policiers liés à l’état d’urgence. Si vous voulez témoigner, c’est ici !

– L’exemple de la manif écologiste du 29/11/15 –

Mais surtout, l’état d’urgence a été le moyen idéal pour empêcher toute manifestation politique.

Rappelons qu’avant les catastrophes du 13 novembre, la France était en plein scandale syndical, suite notamment à l’histoire des licenciements chez Air France. Elle allait également accueillir une gigantesque manifestation pacifiste (le 29 novembre) qui avait pour but de montrer que le peuple voulait se battre pour l’écologie, mais ne voulait pas que les dirigeants et les lobbies – pollueurs, pour la plupart – décident sans lui, pour lui.

Évidemment, l’état d’urgence a été du pain béni pour empêcher toute réunion et tout mouvement contestataire de se faire entendre.

Déjà, de nombreux activistes écologistes ou écosocialistes (au moins 25) ont été victimes des fameuses « assignations à résidence » et de perquisition à leur domicile. Mais, mettent-ils vraiment en danger l’ordre public ? Veulent-ils tuer des gens ? Vraiment ? Mais alors, il faut aussi assigner à résidence les patrons de multinationales qui pillent et condamnent aux travaux forcés ou à la mort des centaines et des milliers de personnes à travers le monde !

Nous, organisations de la société civile, (…) sommes convaincues que nous ne parviendrons pas à endiguer le réchauffement climatique en renonçant à nos libertés et à nos droits fondamentaux,
La Coalition Climat 21

Lors de la manifestation « interdite », les manifestants ont été gazés comme s’ils étaient des terroristes. On les a considérés comme tels, et pas comme des personnes à protéger d’éventuelles attaques terroristes (pourtant, on les empêchait de se réunir pour cela à la base, non ?)

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La presse s’est empressée d’accuser les manifestants de détruire le Mémorial en honneur des victimes des attentats de Paris suite à un tweet d’une personnne du journal Le Figaro. Mais aucune image ne le prouve. En revanche, on trouve plusieurs images des forces de l’ordre piétinant le fameux mémorial… 

Précisons aussi que plus de 100 manifestants ont été arrêtés, dont une bonne part faisait partie des organisateurs : ce sont des membres du NPA ou d’AL (Alternative Libertaire). Non, ce ne sont pas des casseurs (ils coordonnaient la manif, avec cordon de sécurité et tout le tralala) mais des opposants politiques. Une aubaine de pouvoir les coincer sans avoir à se justifier…

Finalement, comme on pouvait s’en douter, la manifestation a dégénéré suite aux agressions policières et le Gouvernement pourra arguer que oui, comme toujours, il avait raison et que cette manifestation ne pouvait pas avoir lieu.

Mais…

Mais en revanche, les lieux de réunions capitalistes et consuméristes ont été épargnés par l’état d’urgence. Les supermarchés et autres centres commerciaux, les cinémas, les stades de foot, toutes ces perles financières n’ont pas eu à changer leurs habitudes. Les marchés de Noël ne seront pas tous interdits : l’économie compte double en décembre, ne l’oublions pas !

Bizarre, non ? Pensez-vous que vous craignez moins votre vie dans un gigantesque centre commercial, dans un stade ou dans une réunion entre écologistes ?

En réalité, le Gouvernement a trouvé avec cet état d’urgence un bon moyen pour étouffer toute contestation politique ou sociale en plaçant la lutte citoyenne sous le sigle d’une soi-disant menace ! On se demande encore ce qui sépare la France actuelle d’un état totalitaire. Surtout que les médias qui dénoncent cet état de fait sont rares !

Ne désarmons pas le combat (intellectuel).

Un état fort est un état libre. Enfermé, sans bouger, on dépérit. Si vous voulez défendre ce cher mode de vie que les terroristes ont attaqué plus efficacement qu’en allant boire des verres en terrasse ou en allant dans un magasin, il va falloir apprendre à mordre vos maitres et à réclamer d’eux un peu plus de respect.

Peace.

 

Sources : Wikipédia, NPA2009, Europe 1, Le Monde, L’Humanité

Un commentaire

  1. J’ai du mal à admettre et comprendre comment des jeunes gens épris de justice et de liberté, des jeunes gens et filles prêts à se faire taper dessus à matraque raccourcies peuvent se renier à ce point et voter après quelques années pour toujours plus de pouvoir et d’équipements de combat et de guerre pour ceux qui les ont si violemment réprimé ? Ont-ils à ce point la mémoire courte ? Ont-ils à ce point oublié ? Seront-ils devenus des gens sans conscience en quelques années ? Seront-ils devenus à ce points des gens de droite ou de l’extrême ? Auront-ils à ce point oublié tous ces actes de violence gratuite, ces lacrimos en pleine face et à bout touchant ? Ces coups de matraques ? Comment peut-on à ce point se renier ?

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