L'Indigné du Canapé

« Restez chez vous ! », une dystopie folle sur la pandémie et le confinement

Ludivine Proisy

Cette publication originale, qui est en l’occurrence un véritable roman-feuilleton d’actualité intitulé « Restez chez vous ! », est signée Rémi Amy.

Résumé :
Ce devait être un confinement normal. J’étais censé rester à la maison et attendre que ça se passe. C’était compter sans le retour de Clara, la décadence de l’Etat et ma rencontre avec les Immortels…

Rémi Amy a écrit ce roman pendant le confinement, aux mois de mars, avril et mai, et certains l’ont commencé ou dévoré à ce moment-là. Ce roman-feuilleton a depuis été retravaillé en profondeur, embelli, perfectionné. Un récit de confinement physique, mental, social. Une fresque folle, fantasmée et pourtant trop réelle.

L’apport de l’apport de Novelle en rend la lecture particulièrement agréable, sur tout support. Le site est entièrement gratuit. Novelle sélectionne et publie quelques manuscrits par an, pour les aider à être repérés par des éditeurs traditionnels.

Episode 1

J’habitais Paris lorsque le confinement fut annoncé. Quand on vit dans un studio de seize mètres carrés, le mot “confinement” a déjà un sens. Il faut être parfaitement équilibré pour ne pas devenir fou. Je n’ai pas cette prétention.

J’étais donc à Paris depuis quelques mois, après six années passées en province. Une rupture m’avait éloigné de la capitale ; un désir amoureux m’y ramenait.

Un soir de mars, le président décida qu’on devait rester chez soi. J’étais coincé dans mon canapé-lit et condamné à ne plus le refermer. Le président avait annoncé quinze jours de confinement. Mais je n’étais pas dupe : ce type mentait depuis le début. Personne ne savait qu’on en avait pour des années, mais moi, j’avais compris.

On avait tout de même le droit de sortir, dans des conditions strictement définies par la loi. Je pouvais par exemple aller chez le médecin ou à l’hôpital, c’était prévu. Manque de chance, je n’étais pas malade. Je pouvais aussi faire un footing de cinq cents mètres, c’était toléré, tout autour de mon pâté de maison. Mais je n’aimais pas courir… Encore raté. Enfin, l’évasion était autorisée pour promener son chien, et vraiment, j’en aurais profité avec plaisir si j’avais été capable de m’infliger la présence d’une bête. Mais j’étais bien mieux seul, depuis toujours – je n’étais pas spécialement heureux, mais je ne m’étais jamais senti assez triste pour prendre un ersatz de compagne.

Le tout dernier motif licite de sortie, c’était les courses. La perspective de quitter mes seize mètres carrés pour aller m’enfermer un quart d’heure dans un supermarché était totalement décoiffante. Je cédais à ce plaisir démentiel tous les deux ou trois jours. Merci, Monsieur le Président.

J’ai toujours aimé me coucher tard. Alors la troisième nuit du confinement, dans un élan de courage, je résolus de braver l’interdit national. J’allais m’aventurer dans la rue, sans chien, pour une balade nocturne ! Sur le coup de deux heures du matin, j’enfilai mon vieux manteau puis, sur mes gardes, jetai un regard circulaire au sortir de mon immeuble. Pas flic qui vaille. Paris était plus silencieuse que jamais. Jugeant improbable l’apparition d’un uniforme, je me mis à marcher.

La quiétude était merveilleuse. J’entendais chaque détail de mon pas et de ma respiration, comme si je traversais un village de Moselle. Les rues étaient désertes, tout juste croisai-je les phares de deux voitures-fantômes en l’espace d’une demi-heure. Je rencontrai aussi une petite femme noire qui sortait d’une laverie avec un balai et un seau, authentique damnée, la dernière Parisienne à travailler.

Je regagnais mon immeuble, fier d’avoir défié l’autorité présidentielle, quand un éclat de voix m’interpela. Il y avait au coin de la rue un rideau de fer baissé et, derrière lui, j’entendais plusieurs voix rire et chanter sans qu’aucun mot ne soit intelligible. Je ralentis, levai les yeux : pas d’enseigne. Impossible de me rappeler quel commerce siégeait là habituellement. Il n’y avait plus d’indice en ces temps où tout était fermé jour et nuit…

Sur le côté du rideau de fer, un écart de quelques millimètres laissait passer la lumière. Je me penchai pour tenter de glisser un œil à travers la fente, vainement. J’eus la sensation que les voix m’avaient entendu ; elles devinrent des chuchotements, puis se turent.

Ma curiosité était trop attisée pour repartir. Je restai là sans bouger, sans faire de bruit, attendant que cela reprenne. C’était la première animation que je rencontrais depuis des jours, le seul endroit où plusieurs personnes – huit ? douze ? – semblaient réunies à Paris. Ça cachait forcément quelque chose ! Les voix se taisaient à présent, comme si je les avais rêvées. J’entendais à nouveau le souffle distinct de l’azote dans mes narines, et rien d’autre.

On frappa soudain au rideau de fer depuis l’intérieur. Trois coups, pour me chasser. Je sursautai et avant que je n’aie le temps de tourner les talons, on cria :

« Dégage ! C’est chez les Immortels, ici. Dégage ! »

Du moins, c’est ce que je crus comprendre. Ça n’avait aucun sens. Je rentrai chez moi apeuré.

Episode 2

Le pays semblait avoir pris des mesures rationnelles pour combattre le virus. L’immobilité contre la contagion, ça paraissait convaincant. De l’autre côté de l’océan, le grand maître du monde s’entêtait à dire que le virus “chinois” ne lui faisait pas peur. Il continuait à serrer les mains de ses ministres comme si de rien n’était. Il semblait en pleine forme et arborait son plus beau teint.

Déjà une semaine de confinement. Chaque jour, j’écrivais quelques mots à Clara sur l’odieux site bleu, et parfois, elle me répondait. J’aurais tant aimé la voir, la prendre dans mes bras, comme avant… Avec elle, le confinement m’aurait été plus doux.

Clara était mon premier amour, et le dernier en date. Nous étions restés un an ensemble, l’année la plus heureuse de ma vie. C’était à Paris déjà, dans un studio à peine plus grand que celui-ci. Elle avait alors illuminé ma vie, m’offrant à voir un mythe dont l’existence m’avait toujours semblé douteuse : le bonheur. Puis elle était partie en Amérique faire carrière. Elle était très indépendante, on lui proposait un beau poste ; quant à moi, après m’être trop mollement battu pour qu’elle reste, je n’avais pas eu la présence d’esprit de la suivre.

Elle m’avait quitté ; je la vois encore tirer sa valise sans se retourner, à l’aéroport de Roissy. On ne s’était plus parlé pendant six ans. C’est en apprenant son retour à Paris, l’automne dernier, que j’avais regagné la capitale.

Je l’avais revue depuis. Une fois. Une soirée organisée par une connaissance commune, où je m’étais pointé “par hasard”, dès dix-neuf heures, par crainte de la manquer. Elle était arrivée comme une fleur à vingt-deux heures. Surprise de me croiser, elle s’était montrée très cordiale, tandis que la nostalgie dévorait mon âme et mon masque. Je venais de retomber amoureux.

Je passais alors six mois à reconquérir son intérêt, sans en avoir l’air, via des conversations en ligne faussement banales, trompeusement fortuites. Clara était brillante, entreprenante et résolue : elle avait construit plusieurs relations en Amérique, bâti au moins deux couples – d’après mon observation scrupuleuse de ses publications – sans compter les histoires passagères qu’une expatriée de son genre avait forcément provoquées. De mon côté, j’avais connu des années très sages, pour ne pas dire désespérées de solitude.

Mais en deux saisons, à force de patience, j’étais parvenu à ressusciter son intérêt, et elle finit par m’accorder un rendez-vous le quinze mars, seul à seul, enfin… Nous allions dîner ensemble !

Le quatorze au matin, je bouillais déjà d’impatience, j’étais fou à l’idée de la revoir. Le quatorze au soir, le confinement était annoncé. Les restaurants fermaient. Chacun devait rester chez soi. Signe évident que Dieu ne m’aimait pas.

L’attestation de sortie imposée par le gouvernement était formelle : elle prévoyait la possibilité de promener tous les Médor de France, mais pas celle de retrouver la seule personne qui a jamais compté dans une vie. Ce n’est pas grave, on se verra une autre fois, avait osé m’écrire Clara. Je vécus une soirée détestable et jurai de ne plus jamais voter pour l’incompétent qui avait annoncé le confinement. Je n’étais même pas malade, le virus meurtrier laissait mes poumons en paix mais mon cœur, lui, suffoquait. Victime du cynisme de l’État. J’étais l’amant le plus poissard de la Terre.

Episode 3

Huit jours passèrent avant que je ne recroise la route des Immortels.

Je venais d’acheter mon pain, muni de l’indispensable laissez-passer qui me faisait l’effet d’être en temps de guerre – les combats en moins. Il faisait jour, cette fois, et le rideau de fer qui m’avait rudoyé était là, inoffensif et silencieux. Je pus lire l’enseigne que la nuit m’avait caché une semaine plus tôt : l’Homme bleu. Restaurant touareg ? Bazar intergalactique ? Je n’avais pas le souvenir d’avoir vu ce rideau levé. C’était pourtant à trente mètres de mon immeuble, j’étais passé devant des dizaines de fois.

La baguette à la main, je m’arrêtai devant le rideau de fer pour observer. Toute la devanture était poussiéreuse. L’endroit semblait désaffecté depuis longtemps. J’allais partir quand un chat sortit de la boutique, plongeant sous le rideau de fer et me fixant de ses yeux gris.

C’était une chatte. Clara m’avait appris à les reconnaître grâce à ce truc infaillible : les chats de trois couleurs sont toujours des chattes. Elle miaula ; par manque de vocabulaire, je ne sus quoi lui répondre et rentrai chez moi.

Le soir-même, vers minuit, j’ouvrais ma fenêtre pour prendre un peu d’air quand deux lueurs clignèrent dans ma direction. C’était la chatte qui me dévisageait dans la pénombre. Durant quelques instants, je la fixai en retour, captivé par l’intensité de ses deux phares, puis je retournai m’affaler sur mon canapé-lit, devant la télévision.

La chatte se mit à miauler. Je l’ignorai d’abord, mais à son énième plainte, je me levai, agacé. Les deux lueurs n’avaient pas bougé, elles semblaient toujours réfléchir le clair de lune en me fixant. Elle cessa de miauler. Quand je tentai de fermer la fenêtre, elle miaula à nouveau, réclamant mon attention. Le doute n’était plus permis : cet animal m’en voulait personnellement.

Je regardai les infos encore un moment : le décompte des cas de réanimation et de décès, pays par pays… On aurait dit que BFM TV me prenait pour un statisticien. La chatte avait complètement disparu de ma mémoire. Mais dès que j’éteignis la télévision, ses miaulements remontèrent à mes oreilles.

Irrité, j’ouvris brutalement la fenêtre : elle se tut. Je refermai, elle miaula ; je rouvris, elle me fixa. Quelle insolence ! Qu’est-ce qu’elle voulait à la fin ? Il fallait que je descende pour en avoir le cœur net.

Je retrouvai la chatte au pied de mon immeuble. Venue à ma rencontre… elle s’empressa de me tourner le dos, pour aller se planter devant le rideau de fer de l’Homme bleu. Je la suivis.

Des voix résonnaient à nouveau derrière le rideau de fer. A mesure que je m’approchais, elles faiblirent, jusqu’à s’éteindre tout à fait. On savait que j’étais là, c’était clair. Il y avait soit une caméra, soit un chamane doté d’un sixième sens. Au-dessus de l’enseigne, aucune fenêtre n’était allumée. La chatte venait de disparaître et le silence était maintenant total. Je commençai à frissonner à l’idée des puissances diaboliques qui pouvaient se nicher là. N’y tenant plus, je me risquai à établir le contact :

« Il y a quelqu’un ? »

Personne. Mieux valait partir. Après tout, je n’avais rien à faire ici. Pourquoi déranger mes voisins ? Chacun avait le droit de jouir d’un confinement paisible, propice à la méditation ou au suicide.

J’allais partir une bonne fois pour toutes… quand cette maudite chatte, revenue du néant, me regarda en miaulant. Puis, sans détacher de moi ses deux étoiles, elle avança vers le porche de l’immeuble et disparut dans l’embrasure. Je remarquai avec stupeur que la porte à gauche du rideau de fer était ouverte. Mais dans l’immeuble, aucune lumière, aucun bruit.

J’ai toujours été trop sensible à la beauté. Si la bête avait été laide ou même commune, je serais sagement rentré chez moi et rien ne me serait arrivé. Au lieu de ça, je me laissai berner par ses yeux gris et son poil soyeux. Et je la suivis dans l’embrasure.

Episode 4

Le couloir de l’immeuble était sombre et je cherchai en vain un bouton de minuterie. Après quelques pas hasardeux dans l’obscurité, une porte noire s’ouvrit devant moi. Une silhouette de femme apparut dans le cadre, à contre-jour, tendant le bras pour m’inviter à la rejoindre. Imprudemment, j’entrai.

J’étais enfin de l’autre côté du rideau de fer ! Une grande salle carrée qui sentait le vieux bois. Je manquai de buter dans une table basse avant de remarquer, partout, une débauche de meubles, de chaises, de bibelots en tous genres entassés sur des bars et des guéridons. Tout datait du dernier millénaire, à en juger par le téléphone à cadran bleu canard, droit devant moi.

Il y avait tant à voir que je tardai à discerner les Immortels. Ils étaient répartis dans la pièce entre les meubles, comme autant d’objets immobiles, les yeux braqués sur moi. Un quinquagénaire mal rasé, adossé à la faïence du mur du fond, entre deux manteaux ; une trentenaire un peu forte qui me toisa comme si j’étais un éléphant rose ; un type sans âge coiffé d’un bonnet de marin, une guitare à la main ; et plusieurs autres encore. Derrière moi, la femme qui m’avait ouvert referma soigneusement la porte, tandis qu’au centre de la pièce, un gars immense me tournait le dos.

« On va en reparler, dit-il à l’attention des autres. On a le temps. »

Et il se retourna vers moi.

« Bonsoir !

– Oui, bo… Bon-bonsoir.

– On a fini par trouver l’entrée ? »

Il souriait, très à l’aise, contrairement à moi qui, depuis toujours, bégayais. Je bredouillai une réponse inintelligible et sans intérêt.

« D’accord ! Bienvenue, me répondit-il. Ici, on n’est pas obligé de se serrer la main, ni même de se présenter si on n’a pas envie. Mais on aimerait tous savoir ce que tu fais là.

– Je-je sais pas.

– Il y a pas de hasard ! C’est la deuxième fois que tu viens dans le coin… Il y a bien une raison.

– Je crois que je suis… J-je suis curieux. J’ai juste suivi le cha-chat. »

Pendant que je m’exprimais à grand-peine, le marin piquait quelques accords de blues à la guitare. Une autre voix me provoqua :

« Il a son attestation de sortie, au moins ? »

Et une femme :

« Vous venez pas nous surveiller, hein ?

– N-non non !

– Si vous êtes là, c’est que vous êtes un peu comme nous. Vous refusez le confinement. Justement, c’est ce que je disais : on ne peut pas se laisser diriger par ces types-là, après ce qu’il nous ont fait…

– Ils ont plus de crédibilité, on est d’accord !

– Mais en même temps, c’est le piège ! Si on se contente d’être contre le confinement, on est morts…

– C’est clair. Il faut poser nos conditions. Il faut qu’ils pigent que c’est pas eux qui décident.

– On peut pas laisser la police décider. Je suis gilet jaune, moi ! Ils nous ont traités comme des chiens… Pire que des chiens ! »

Je reculai de quelques pas pour ne pas rester au milieu de cette joute. Qu’est-ce que c’était que ce débat ? Où avais-je mis les pieds ? Ils s’alpaguaient d’un bout à l’autre de la pièce, sans craindre de recevoir un postillon mortel, et le grand gars qui semblait être le chef du groupe, au centre, avait bien du mal à prendre la main.

Dans ce souk incompréhensible, le guitariste se taisait et jouait avec talent. Ses notes me retenaient de m’enfuir en courant.

« On t’entend pas beaucoup, le nouveau. Mais si t’es là plutôt que confiné chez toi, c’est qu’y a une raison, non ? On va pas te manger. Dis-nous ! »

J’étais très mal à l’aise. Ils avaient raison : après tout, si j’étais descendu, c’est que j’étais un peu bizarre, comme eux… Les braves gens qui respectaient les consignes étaient couchés dans leur lit, eux.

« Je c-crois… Je suis trop curieux, en fait. J-je voulais savoir ce qui se p-passait ici.

– On sait pas encore ce qui se passe ici, me dit la trentenaire avec assurance. On est là pour le trouver ensemble. »

C’est cette étrange réplique qui me poussa à rester et m’intégra, malgré moi, au groupe des Immortels.

Episode 5

Déjà quinze jours de confinement ! Certains devenaient fous. Des couples se brisaient, et j’entendais chaque jour mes voisins se disputer violemment. Sur l’odieux site bleu, des amis qui m’avaient toujours semblé sains d’esprit postaient des selfies gênants, des vidéos trop intimes, des aveux de perte de contrôle. Le président venait de renouveler le confinement pour quinze jours supplémentaires, mais le ministre de l’Intérieur – partouzeur notoire derrière sa face d’autocrate – s’était empressé d’ajouter au minimum.

Le rythme des décès continuait de s’accélérer. Les services hospitaliers étaient débordés dans tout le pays, l’armée était réquisitionnée, et tout cela justifiait de nouvelles mesures, dont un couvre-feu total à partir de dix-neuf heures. Aux fenêtres de Paris, les accès de démence se multipliaient : cris étranges, levers de verres d’alcool, strip-teases pathétiques… Si le confinement ne tuait personne, ses effets semblaient tout de même particulièrement dangereux.

Moi aussi, je craquai. J’appelai Clara et lui bégayai qu’elle me manquait.

« Oui, je comprends, me répondit-elle, mais comment tu veux qu’on fasse ? »

Je ne pouvais pas la recevoir dans mon réduit. Je ne savais pas non plus où elle habitait. Il fallait que j’essaie d’organiser une rencontre, pourtant… Rester les bras croisés éternellement, après m’être déclaré, c’était la perdre.

De l’autre côté de l’Atlantique, le maître du monde était toujours aussi satisfait. Les décès aux États-Unis ? Rien que des fake news fomentées par de méchants journalistes. Le virus “chinois” était un complot pour lui nuire, comme le réchauffement climatique. Les démocrates paieraient pour avoir pactisé avec des agents étrangers contre lui. Il bénéficiait toujours de cinquante-cinq pour cent de popularité, ce qui lui suffisait à ne pas se remettre en question.

Je dormais de moins en moins, parce que je ne trouvais pas de solutions pour conquérir Clara, mais aussi parce que le mince matelas de mon canapé-lit ne supportait plus mon poids vingt-quatre heures sur vingt-quatre. Je crois qu’en me regardant, on pouvait observer la trace des lattes sur mes fesses et sur mon dos. Alors, certaines nuits, j’enfreignais le couvre-feu et je retournais voir les Immortels.

J’entrais désormais sans autorisation, après avoir frappé deux coups. La chatte venait toujours se gratter le dos contre mes chevilles, puis je m’asseyais dans un vieux fauteuil beaucoup plus confortable que mon canapé-lit et j’écoutais les autres.

« Il y a une dérive autoritaire…

– C’est pas nouveau !

– Oui, c’est vrai… Mais là, c’est pire : on ne peut même plus manifester !

– Pour ce que ça faisait, franchement… On se faisait défoncer par les flics sans jamais rien obtenir…

– Mais ça nous permettait de rester unis ! De rester dans la lutte ! Là, c’est chacun chez soi, chacun pour soi, et pendant ce temps, ils sont en train de nous expliquer qu’on devra travailler jour et nuit quand ce sera fini, pour rattraper le retard…

– C’est vraiment dégueulasse, ça.

– Sans compter que certains continuent à bosser ! C’est du pipeau, leur confinement ! J’ai vu à la télé que les usines Renault continuaient à tourner… C’est n’importe quoi !

– En mê-mê-même temps, s’il y a une gro-grosse crise, les gens qui ne seront pas mo-mo-morts du virus seront dans la me-merde. »

Tout le monde s’était tu pour m’écouter. Je me sentis très flatté, avant de comprendre que c’était seulement parce que je n’étais jamais intervenu. Pure politesse.

« Ouais, me reprit la trentenaire, enfin, c’est pas le sujet. On va pas rentrer dans leur jeu en s’inquiétant pour la croissance. Parce que derrière la croissance, tout ce qu’ils veulent, c’est leurs bénefs. Et nous, c’est pas ce qu’on veut.

– Et qu-qu-qu’est ce qu’on veut ?

– On veut renverser la table. »

Je me retournai, je n’avais jamais entendu cette voix-là : elle était sortie des lèvres de la femme en jupe longue qui m’avait ouvert la porte du local la première fois, et se tenait toujours près de la porte d’entrée. Elle venait de faire deux pas vers le centre.

« Ce qui se passe là, c’est un moment historique, une occasion unique d’arrêter tout ça. Ça fait des années qu’on voit le monde courir à sa perte et qu’on fait rien. Il faut qu’après la crise, rien ne reprenne comme avant. Qu’on jette de nouvelles bases. Et ça, il faut le préparer. Il y a une fenêtre, là. C’est maintenant ou jamais. »

Episode 6

Vingt jours après le début du confinement, un événement provoqua une puissante déflagration. Les Français commençaient justement à s’endormir, éteints par la routine domestique, l’oisiveté et les boucles de BFM TV. Ils se rendaient compte que faire des stocks de pâtes et de papier toilette ne servait à rien, parce que les magasins étaient toujours pleins. Il n’y avait rien d’autre à faire que d’attendre. Attendre quoi ? Un retour à la normale, bien sûr ! Que peut-on espérer d’autre quand l’État impose des privations, promet la souffrance et la guerre ? Les gens attendaient, léthargiques, que la société de consommation reprenne son cours rassurant, comme la Belle au Bois dormant attend son prince charmant les yeux fermés.

« Bruce ?

– Oui Sophie, je vous interromps car une information urgente vient de nous parvenir : l’épouse du président serait hospitalisée dans un état grave. Ce n’est pas le virus, mais un coup de feu, qui serait à l’origine de cet état. Les informations qui nous parviennent sont à prendre avec des pincettes, mais selon notre correspondant à Brégançon, l’hypothèse d’un attentat serait privilégiée… »

Mon écran se figea sur un plan lointain du fort de Brégançon, la résidence d’été du président, masquée par des cordons de policiers et de membres du GIGN. L’attentat avait eu lieu à l’entrée du fort, après une sortie en ville de la Première dame, et un homme avait été abattu.

Quelques heures plus tard, l’homme était identifié : il s’agissait d’un retraité de soixante-cinq ans, inconnu des services de police et passionné de chasse. Des badauds indiquaient avoir entendu un coup de fusil, puis plusieurs tirs d’armes automatiques. Apparemment, l’homme avait tiré sur la Première dame avec son fusil de chasse, avant d’être criblé de balles par le GIGN.

Les médecins militaires présents au fort avaient immédiatement pris en charge la Première dame, et ils étaient nombreux, d’après les éditorialistes : un véritable hôpital de campagne y était déployé en permanence depuis des semaines, pour assurer une prise en charge rapide des proches du président en cas d’infection… Mais tous ces médecins ne pouvaient rien contre une balle de calibre 12 logée dans le cortex cérébral après avoir traversé les deux mâchoires.

Un couvre-feu immédiat et illimité fut décrété dans tout le département du Var. Je restai chez moi hébété par cette nouvelle.

Le lendemain, on apprit que le président, dépêché à Brégançon par avion, avait été aperçu en état de choc. La porte-parole de l’Élysée démentit immédiatement cette rumeur, avec une insistance et une rage extrêmement suspectes. Les chaînes d’information ne parlèrent plus que de cela. Les gens aussi en parlaient : de ma fenêtre, je pouvais voir les passants s’arrêter pour se saluer, oublier quelques minutes les deux mètres de distance sanitaire et échanger leur avis sur le sujet. Même Clara m’écrivit un texto pour avoir mon sentiment, et je feignis d’en savoir plus que quiconque – comme tout le monde – pour ne pas paraître minable.

Les jours suivants, il fut établi qu’il n’y avait aucun lien entre le tireur et la Première dame et qu’il avait agi seul. Il fut dès lors systématiquement désigné comme “le chasseur déséquilibré”.

Mais Mediapart ne l’entendait pas de cette oreille. Le journal publia la photographie d’un document présenté comme une lettre du tireur, expliquant son geste. Cette lettre, parfaitement rédigée, indiquait qu’il s’agissait de “venger le peuple français pour toutes les actions menées contre lui depuis trois ans par un pouvoir autoritaire et malveillant”. La goutte d’eau qui avait fait déborder le vase et l’avait poussé à cibler la Première dame, c’était “la privatisation de moyens médicaux colossaux au service des proches du président, qui ne respectent même pas le confinement imposé à la population, puisqu’ils font des garden-party à Brégançon pendant que le peuple crève”.

Le ministre de l’Intérieur, jamais à court de contradictions, dénonça un faux honteux, tout en accusant Mediapart de mettre en péril l’enquête en divulguant des pièces du dossier… Il plaça toute l’équipe du journal en garde à vue et en fit perquisitionner les locaux. L’opposition, outrée, s’offusqua de cette dérive autoritaire et exigea sa démission immédiate. Cela eut peu d’effet sur l’opinion.

Tout le monde était bien plus préoccupé par l’état de choc présumé du président de la République. Il n’était pas reparu depuis l’attentat, n’avait pas pris la parole devant une caméra, si bien que l’on se demandait s’il était encore en état d’exercer le pouvoir. Les médias étaient en ébullition, avec des titres comme Où est le président ?, Le pays est-il encore dirigé ? et La France décapitée.

Au vingt-quatrième jour du confinement, une prise de parole solennelle du président du Sénat fut annoncée. Je savais – et la télévision s’empressa de le rappeler à tous – qu’en cas de vacance du pouvoir présidentiel, il revenait à ce personnage de diriger la France.

La suite est à lire directement sur Novelle !

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