L'Indigné du Canapé

Racisme : s’offusquer des mots pour détourner les regards du réel

Note : Les « races » n’existent pas scientifiquement, nous sommes tous d’accord là-dessus, mais on ne peut pas ignorer qu’elles existent dans la tête des gens, et c’est cela qui est combattu par les antiracistes : s’attaquer aux antiracistes sous prétexte que « les races n’existent pas », c’est quand même adouber les racistes, qui peuvent chanter à tue-tête que les races n’existent pas tout en construisant malgré tout des hiérarchies basées sur la couleur de peau, et des programmes politiques et des discours médiatiques pour stigmatiser et discriminer les Français (ou étrangers) qui ne leur ressemblent pas… Nier les races à juste titre, c’est aussi nier le combat contre les racistes, à tort.
A bon entendeur…

Ces derniers jours, que ce soit dans les médias officiels (les Fourest, les Bastié) ou sur les réseaux sociaux, on peut lire régulièrement des commentateurs qui remettent en cause la notion de « privilège blanc », sous prétexte que ce serait une « racialisation du débat » (voir la note en intro). D’autres la récusent sous prétexte qu’elle est importée des Etats-Unis, et que ce pays n’a pas la même histoire que l’Europe.

La notion de « privilège » renverse un stigmate : plutôt que de dire que « les « racisés » sont privés de certains droits fondamentaux (se loger, trouver un emploi) sur le seul critère de leur apparence, ce qui n’arrive pas aux Blancs », elle fait réagir en montrant que ne pas être privé d’un droit fondamental sur base de sa couleur de peau peut être considéré comme un privilège. Cela dérange, mais la description de l’inégalité est-elle fondamentalement fausse ? Non.

Il faut clairement ne jamais avoir été « racialisé » (c’est-à-dire n’avoir jamais été regardé uniquement à travers sa couleur de peau, c’est-à-dire, être Blanc en Occident) pour penser que le débat sur les « races » et le racisme (et les privations que cela suscite) ne doit pas avoir lieu car il ne s’appuierait sur aucune réalité scientifique. Les inégalités selon l’origine ethnique (réelle ou fantasmée, car celle-ci peut aussi passer par des signes culturels/religieux) sont tangibles, mesurables, et aucun discours sur l’universalisme à la française, le droit, ou la méritocratie ne suffisent pour mettre une chape de plomb sur un débat qui ne peut que faire du bien – à terme – au sein de la société qui apprend à s’en saisir et cherche à progresser sur ses erreurs.

C’est précisément parce qu’être Blanc est une norme dans un monde construit selon des critères hiérarchiques de blanchité (entre autres, il existe aussi des critères hiérarchiques de sexe et de classe) qu’il faut mener un combat sur la question des discriminations associées à la couleur de la peau (les discriminations liées au sexe, ou à la classe sont essentiels aussi, et vont de pair) pour que la société apprenne à gommer les inégalités « pour de vrai ».

Ceux qui se focalisent donc sur les termes utilisés plutôt que sur le réel sont réactionnaires, voire conservateurs. Ils ne voient pas leurs privilèges, et cherchent à les effacer – consciemment ou inconsciemment – pour les conserver.

Débattre de la fragilité ou du privilège blanc, un moyen pour arrêter de débattre du réel

Oui, il existe, en France par exemple, un « privilège blanc » (pour reprendre un terme qui semble poser problème), mais on pourrait tout aussi bien parler de racisme systémique ou institutionnalisé.
Autre point : ce « privilège » peut paraître inexistant aux Blancs pauvres, car ces derniers subissent des dominations liées à leur classe sociale (niveau d’études, situation d’emploi) ou à leur sexe ou sexualité (les femmes, les LGBTQ+). Mais malgré tout, ils se voient « avantagés » par rapport aux personnes perçues comme noires ou arabes du fait qu’ils ne sont pas discriminés pour la seule couleur de leur peau.

Le fait que les personnes n’ayant jamais subi les discriminations inhérentes à ce système (raciste) s’offusquent lorsque cette réalité est dévoilée (c’est le travail de la sociologie) fait également partie du problème, puisqu’ils résistent à l’éclosion sur le devant de la scène puis à l’éradication du problème : c’est cela que certains en sociologie ont appelé la « fragilité blanche » (un autre terme qui irrite, apparemment).
Ce terme peut surprendre mais il a ceci d’efficace qu’il révèle doublement ce qu’il est censé révéler : 1/ que les Blancs, consciemment ou inconsciemment se pensent comme la norme et ont du mal à se décaler et à voir que ce n’est pas « normal » de (se) penser ainsi ; 2/ que le terme « fragilité » leur fait particulièrement du mal car il renverse le stigmate et les place les Blancs dans une position de dominés au niveau intellectuel sur cette question (sur la question des inégalités ethniques, les Blancs sont en général moins « conscients » que les non-Blancs), ce qui les met mal à l’aise, voire les insupporte.
Ajoutons à cela le fait que le terme de « fragilité » renvoie à une caractéristique non-virile, et fait aussi resurgir la dominance patriarcale qui vit en nous, consciemment ou inconsciemment.
Réfléchir autour du concept de « fragilité blanche » (qu’on apprécie ou non ce terme) est donc un bon moyen de « se mettre à la place de l’autre » et de comprendre que même ceux qui se croient « neutres » parce que « non-racistes » perpétuent des dominations au long cours dans la société…

A partir de là, on peut soit faire de la sociologie et décrypter/critiquer les concepts et les réalités sociales décrites (en profondeur), soit faire ce que font Fourest ou Bastié, c’est-à-dire oublier la réalité en ne se focalisant plus que sur les termes, sous prétexte qu’ils sont mal choisis (ou pas à leur convenance). Personnellement, je trouve que c’est la seconde solution qui « ajoute du malheur au monde ».

Il faut que nous soyons clairement antiracistes : car être simplement non-racistes, c’est être neutre face à une injustice, c’est donc laisser cette injustice se perpétuer.
C’est ce que vous voulez, c’est ce que vous assumez ?

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Sources :
https://peuventilssouffrir.wordpress.com/2014/10/02/privilege-blanc/
https://www.leparisien.fr/societe/antiracisme-quatre-questions-sur-le-concept-de-privilege-blanc-10-06-2020-8332965.php
http://www.slate.fr/story/165092/fragilite-blanche-robin-diangelo-concept-sociologue-racisme-blanc-privileges

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