L'Indigné du Canapé

Pourquoi nous incarnons tous “La mémoire des vaincus”

Tableau Il Quarto Stato (le Quart-Etat, désignation du prolétariat)

Il y a des livres qui vous marquent à vie. Qui deviennent des marque-pages de votre existence, des tournants, des moments-clés. Pour moi, à n’en pas douter, la lecture de “La mémoire des vaincus” entre dans cette catégorie. Cet ouvrage m’a fait redécouvrir ce qu’est l’anarchisme : non pas par la fenêtre de l’actualité sociale et économique, non pas par la fenêtre du quotidien militant ou par l’étude théorique… Mais par une histoire à taille humaine, prolétarienne, simple et superbe.

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“La mémoire des vaincus” est un roman écrit par Michel Ragon, sorti en 1989, et c’est celui dont il est le plus fier. Certainement parce qu’à travers cette fausse biographie, l’auteur raconte beaucoup de lui. Michel Ragon est un petit gamin de paysans très modestes quand il arrive à Paris, juste après la guerre de 45. Et c’est un peu par hasard que l’écrivain libertaire Henri Poulaille, de 30 ans son aîné, le prend sous son aile. Il le présente à ses enfants mais aussi à ses amis anarchistes, dont Louis Lecoin (célèbre pacifiste, antimilitariste), André Mahé (aussi connu sous le nom d’Alain Sergent, écrivain libertaire), Edouard Dolléans (professeur d’Histoire à l’université, spécialiste du mouvement ouvrier), et d’autres, Joyeux, Leval… Petit à petit, le gamin devient adulte et sa pensée libertaire éclot, se renforce, se structure.

Quand Poulaille disparaît, à l’aube des années 80, on peut imaginer la tristesse d’un Ragon cinquantenaire, devenu écrivain (entre autres). On devine aussi dans cet événement la genèse de ce projet littéraire : conter l’histoire de l’anarchie, ses grandes défaites, ses petites victoires, à travers les yeux d’anonymes ou presque, dont les idées et prises de position politiques auraient mérité bien meilleur sort (notamment quand on constate la médiocrité de ceux qui les récupèrent a posteriori).

Ainsi, “La mémoire des vaincus” est la biographie d’un personnage fictif – Fred Barthélémy – mais dont le chemin de vie emprunte à celui d’Henri Poulaille, tout comme à celui de Gaston Leval (historien anarchiste qui a voyagé en Russie pour participer à la IIIème Internationale et qui a également participé à la guerre civile espagnole)…

Voici un synopsis du livre :

Paris, début du XXe siècle. Fred Barthélemy, jeune orphelin, vit d’amour et d’eau fraîche avant d’être recueilli un peu par hasard par un couple d’anarchistes de Belleville. Découvrant la lecture d’œuvres engagées auprès d’un libraire célèbre, et apprenant la langue russe auprès d’émigrés ayant fui la répression tsariste, il se découvre peu à peu un esprit libertaire…

Belleville vers 1900 (@Domaine Public)

Voilà qui résume les premières pages du livre. Mais ceci ne constitue qu’une bribe de l’incroyable destin de Fred. Durant une bonne partie de sa vie, il parcourt l’Europe, et rencontre des personnages variés, connus ou oubliés, comme la bande à Bonnot, Delesalle, Lénine, Kropotkine, Kollontaï, Makhno, Barbusse, Malatesta, Céline…

A travers cette histoire peu commune, Michel Ragon nous raconte en fait l’Histoire jamais présentée dans les livres consacrés (notamment car elle a été volontairement diabolisée, détournée, effacée, par les capitalistes, par les communistes, par les fascistes) : celle des anarchistes et de l’anarchisme au XXème siècle. On y aborde Krondstadt, la Makhnovtchina, la trahison communiste lors de la guerre civile espagnole, notamment.
Eh oui, être de gauche, ce n’est pas forcément se revendiquer de Marx ou du communisme, ni considérer les “Verts” ou les socialistes réformistes actuels comme porteurs d’une quelconque solution à l’impasse capitaliste. Si vous le pressentiez sans jamais avoir trouvé d’issue à ce dilemme, ce roman, porté par de formidables valeurs et convictions, ne pourra vous laisser indifférent.

Marins de Kronstadt, 1921

Et vous ne pourrez manquer de déceler dans “La mémoire des vaincus” une pointe de défaitisme, aussi (son titre y invite). L’anarchisme, courant politique anticapitaliste, puissant à sa naissance au XIXème siècle, toujours rassembleur et retentissant au début du XXème siècle, se fait marginaliser progressivement des esprits, des idées, des médias, des combats après la Première guerre mondiale. Après la Seconde, il ne fait plus guère parler de lui…

Si Michel Ragon lui redonne ses lettres de noblesse grâce à son magnifique roman, force est de constater qu’aujourd’hui, les anarchistes se font rares dans l’espace public, et les idéaux de certains paraissent parfois bien usés et poussiéreux. D’autres qui tentent de s’inscrire – maladroitement – en son sein, transforment parfois l’anarchisme en un cri libéral ou libertariste, bien loin des idéaux libertaires d’antan. Mais il n’est pas trop tard, car on a tous quelque chose d’anarchiste en nous.

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Lisez ce formidable roman, partagez cet article, offrez “La mémoire des vaincus” à vos proches, rallumez la flamme de ces glorieux penseurs. Je vous l’assure, cette mémoire ne mérite pas de s’éteindre car elle porte en elle les germes d’un monde enfin libre et équitable. Juste et digne, en somme.

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Pour creuser sur Michel Ragon, je vous invite à regarder cette interview de lui :
https://www.youtube.com/watch?v=u0mK1jH–f4&ab_channel=BernardBaissat

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