L'Indigné du Canapé

Pour une féminisation des valeurs de ce monde

Attention, vocabulaire choquant, sexiste et homophobe sur les 10 premières lignes. Les âmes sensibles peuvent commencer la lecture après ces citations…

“T’es un petit fragile !”
“Espèce de PD/gouine !” 
“Ces politiques y nous ‘z’enculent’ !”
“Les gars y z’ont plus de couilles ! 
Filles parlant entre elles : “Frère, jte jure j’ai plus de couilles que lui”… 

“C’est une femme forte, une battante !” 
“Elle dirige une équipe de 10 gars, elle se démonte pas/elle les met au pas !” 
“Elle ne se laisse pas faire, si elle doit te marcher dessus, elle le fera !” 
“Elle te prend quand tu veux, elle te nique !”
“Elle s’est faite toute seule, la concurrence ne lui fait pas peur !”

Ces expressions sont devenues monnaie courante, dans presque toutes les franges de la population. La tournure viriliste et homophobe des premières est explicite… Mais on peut percevoir, notamment dans les secondes, quelque chose de plus répandu, de plus discret mais aussi de plus profond, qui irrigue nos modes de pensée : les valeurs qu’il faut prôner, celles qui doivent être désirable et recherchées, chez les hommes comme chez les femmes, sont des valeurs masculines. Entendez bien par là, celles qui sont communément associées au sexe masculin suite à un processus de construction sociale décorrélé du sexe biologique.

En effet, faut-il un pénis pour aimer le bleu, les voitures, les cheveux courts ? Et un vagin pour préférer le rose, les robes et le maquillage ? Non, tout simplement. Mais cela n’empêche pas de constater qu’on élève les êtres munis d’un pénis dans certaines valeurs et normes, et les êtres munis d’un vagin dans d’autres…

Ces valeurs genrées, quelles sont-elles ?

On le sait, nous vivons dans un monde assez largement dominé par les hommes (dans les mondes de la famille, de l’entreprise, de la science, de la culture et des médias, du sport, etc.) dans lequel les femmes essaient de s’émanciper tant bien que mal. Mais comment le peuvent-elles ? 
Deux possibilités s’offrent à elles. Soit s’émanciper à travers “leurs” valeurs, celles dites féminines (là encore, “considérées comme féminines”). Soit tenter de se mesurer aux hommes en reprenant à leur compte les valeurs dites masculines. A votre avis, quelle solution leur a été soufflée, car c’est celle qui est la plus avantageuse pour notre système économique, largement basé sur une vision masculine du monde ? La seconde, sans aucun doute. 

Plutôt que de chercher à rendre plus désirables les valeurs dites féminines de l’empathie, du calme, de la douceur, du consensus, du soin, dans ce monde capitaliste ravagé par l’individualisme, la concurrence, la frénésie, la vitesse, la violence, beaucoup de femmes ont été entraînées (et sont entraînées, à l’école, par leur famille, par leurs pairs, par les médias) à tenter de s’imposer dans ce monde en récupérant des valeurs masculines. Bref, on sacralise quoi qu’il arrive la domination et la concurrence plutôt que l’émancipation et l’empathie. 

Lire aussi : Pourquoi les idées de gauche perdent-elles tout le temps ?

Vous me direz : “Disney a fait évoluer ses personnages féminins, la Reine des Neige est beaucoup moins clichée que Cendrillon, c’est bien la preuve que même au niveau culturel, les choses avancent”. Oui, sans doute. Mais tandis que vous verrez beaucoup plus souvent des héroïnes courageuses, aventureuses, battantes (aux valeurs masculines), voyez-vous plus souvent des héros masculins (ou féminins) calme, doux, concernés par leurs sentiments, capables de les écouter et de les partager, et mis en avant pour cela ? Non, ou très exceptionnellement. 

Et j’ajouterai même que contrairement à ce que croient les promoteurs du “masculin” comme source de croissance, de profit et de bien-être, les chiffres (qui obsèdent les capitalistes) sont sans équivoque : selon “Le coût de la virilité”, un essai de Lucile Peytavin, 86% des meurtres, 99% des viols, et des incendies criminels, 95% des vols avec armes ou 84% des accidents mortels sur la route sont masculins. Et cela représente un coût annuel à la société de 100 milliards d’euros. Donc on esclavagise, on asservit, on tue, on vole, on accapare, on triche et ment au nom de la croissance, et cela de manière inconsidérée…

Pourtant on n’en parle pas, car la norme dominante étant celle qui est masculine, on ne trouve pas “anormal” que les hommes puissent être violents. On leur donne même parfois l’excuse de “la nature”. Alors que la violence est clairement une question de culture.

“C’est très important de le dire, je ne vise pas les hommes avec ce livre, mais les valeurs viriles. Les hommes ne sont pas violents par nature. La science a largement démontré que rien ne les prédétermine à se comporter ainsi, ni le cerveau ni la testostérone. […] Celle-ci est souvent pointée du doigt, mais les dernières études montrent que, chez un même individu, un taux élevé de testostérone pouvait aussi bien engendrer des comportements altruistes que pacifiques. Les hommes ne sont pas violents par nature, c’est l’éducation à la virilité qui les pousse à se comporter ainsi.”

Pour un féminisme anticapitaliste

Ce monde capitaliste, libéral est de plus en plus autoritaire est violent, concurrentiel, compétitif, individualiste (oui, je le répète). Il prône des valeurs masculines. Il vante le courage, l’abnégation, la soif de réussite, l’endurance, la force. Il méprise encore assez largement la douceur, la gentillesse, l’empathie, le calme, l’attention aux autres, le soin. 

Ainsi, grâce notamment au féminisme qui mène et gagne des combats depuis 150 ans (et surtout depuis l’après-guerre), les rapports entre hommes et femmes s’équilibrent dans certains domaines (heureusement), et vous trouverez beaucoup plus de femmes à responsabilité, mieux payées, mieux considérées (bien qu’il reste fort à faire)… Mais est-ce une finalité ?
Les filles et femmes qui ne veulent pas jouer ce jeu-là, doivent-elles pour autant continuer à subir les brimades, violences, viols, et autres formes d’inégalités sociales, en plus des inégalités économiques, et politiques ? Et quid des hommes doux, gentils, empathiques, finalement, qui refusent eux aussi ce jeu de la concurrence et de l’affirmation de soi au détriment des autres ? Sont-ils mieux considérés aujourd’hui qu’hier ? Sans doute un peu, et encore. 

Lire aussi : L’égalité homme/femme, tu déconnes Simone

Je vous repartage, pour le plaisir, cette magnifique vidéo où Marguerite Yourcenar résume avec une incroyable acuité cette idée d’un féminisme ne portant pas en lui les valeurs oppressives du capitalisme :

Et c’est aussi pour cela que l’idée de féminiser la langue française est loin d’être nulle ou inutile. Elle n’est peut-être pas centrale, mais toutes les petites avancées sont bonnes à prendre dans une société aussi cloisonnée et limitée que le sont celles qui vivent sous cloche capitaliste…

On pourrait rétorquer : oui mais à mesure que les femmes trouveront des places plus valorisées dans le monde social et s’y investiront, plus les valeurs pourront se féminiser (au grand dam des réactionnaires qui pensent encore qu’ils doivent apprendre aux femmes et aux féministes comment améliorer leur sort, et qu’elles “desservent leur cause” parfois). Mais ce n’est pas une garantie, car je le répète, les valeurs sont des apprentissages, elles ne sont pas “collées” au biologique. Donc pour que cela advienne réellement et efficacement, il faut prendre conscience que l’enjeu se situe aussi là, voire surtout là, et pas dans une perpétuation du système capitaliste à partir du moment où hommes et femmes (dominants) en profitent à égalité.

Pour que le capital des uns grossisse, il faudra toujours que d’autres subissent l’exploitation. Et si ce n’est pas (ou plus) sur la base du sexe, cela pourra toujours être sur la base de l’origine ethnique, de la nationalité, de la religion, de la sexualité, de la santé, etc.

Lordon le rappelle ici, plutôt concernant les luttes antiracistes (mais c’est la même logique concernant les luttes anti-patriarcales, notre sujet du jour) :

Dit autrement, le problème n’est pas uniquement le patriarcat et le virilisme, mais aussi le capitalisme et tout ce qui lui permet d’imposer la domination et l’exploitation : le racisme, le nationalisme, l’hétéronormativité, le validisme, etc.

Voir aussi : L’anarchie, une réponse à toutes les formes de domination

J’affirme aussi que ce monde a besoin d’une révolution au niveau de ses valeurs, en prônant l’avènement de celles qui sont aujourd’hui vues comme féminines, et déconsidérées en tant que telles. Il a besoin de porter aux nues celles et ceux qui sont jugées “féminin.e.s”, car “trop” doux, gentils, patients, à l’écoute, empathiques, calmes, désintéressés, etc., car c’est ainsi aussi que notre monde social se transformera en profondeur, et pas seulement en apparence. 

Note finale : Bien entendu, loin de moi l’idée qu’il faudrait tous se cantonner uniquement aux valeurs considérées comme féminines, car dans celles-ci comme dans les masculines, il y a des valeurs plus positives et d’autres plutôt négatives. Mais globalement, les féminines peuvent être tout autant émancipatrices, et sont sans aucun doute plus égalitaires…

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Source :
https://www.rts.ch/info/monde/12032463–le-cout-de-la-virilite-pres-de-100-milliards-d-euros-par-an-en-france.html
https://www.scienceshumaines.com/la-montee-des-valeurs-feminines_fr_31743.html
https://www.cairn.info/revue-reflets-et-perspectives-de-la-vie-economique-2002-1-page-109.htm
Valeurs féminines, le pouvoir demain, Mike Burke (dont je ne partage ni le mot “pouvoir” du titre, ni la vision consistant à changer pour que rien ne change)

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