Violences populaires stigmatisées, violences d’Etat légitimées : l’autoritarisme qui naît

 

Je le dis et le répète à longueur d’articles depuis bientôt 6 ans… Quand un souffle populaire (révolutionnaire ?) atteint l’échine des dominants, quand la peur commence à paralyser leurs réflexions – du moins, plus qu’à l’accoutumée -, quel réflexe leur reste-t-il ?
De répéter à l’envi, tels des perroquets enrhumés :

« Nous sommes la République et quiconque attaque la République est un irréductible ennemi de la patrie. »
« La violence [dans nos quartiers de riches, contre nos objets de riches, et contre notre police de classe] n’est jamais acceptable et il faut la combattre… avec violence. »
« L’extrême droite est avec nous, dans la République, contre tous les gauchismes, intrinsèquement violents ».

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Oui, en substance, c’est ce que l’on entend depuis quelques jours. Décryptage en textes et en images.

Depuis le milieu du mois de novembre, un mouvement social secoue la France : les Gilets Jaunes. Ces derniers se sont soulevés contre la baisse du pouvoir d’achat, mais très vite, ils ont ajouté plusieurs cordes à leur arc de contestations : Référendum d’Initiative Citoyenne, instauration d’une VIème République, prise en compte du vote blanc, impôts plus progressifs et donc plus justes, rétablissement de l’ISF augmentation du SMIC, rétablissements de plus de services publics, fin du glyphosate, arrêt du CICE (et redistribution pour moitié pour la transition écologique, pour moitié pour l’emploi), etc.

Face à cet éventail de revendications, légitimes, républicaines, démocratiques, égalitaires (nous aussi, on peut aligner les mots « qui font bien »), le Gouvernement a opposé une morgue qui n’a jamais été bien loin, et qui a tôt fait de reprendre le dessus, et bientôt, la répression policière.

Lors d’une allocution télévisée, le Président Macron a promis une hausse factice du SMIC, sans rien modifier légalement (donc sans rien imposer aux entreprises), mais en augmentant la prime d’activité (prestation sociale sous condition, avec une demande à renouveler tous les trois mois, payée par l’Etat, c’est-à-dire « nous »). Une singerie.
Lors de ses voeux, il a enfoncé le couteau en stigmatisant une partie des gilets jaunes, les qualifiant de « foule haineuse ». Et depuis, c’est l’escalade. La police, aux ordres du pouvoir, attise la rage de manifestants en colère, car en plein dialogue face à un mur. La police tire dans les têtes, éborgne, blesse, arrache des mains, de journalistes, de retraités… Silence radio du pouvoir politique et journalistique pour condamner cette partie-là des violences.

La République : une porte en bon état, ou des institutions démocratiques ?

En revanche, pour la moindre violence contre une vitrine ou contre une porte en bois, le moindre vol, le moindre policier à terre… Les micros sont pris d’assaut. C’est à la République qu’on touche, c’est un blasphème, une félonie, c’est un crime qui mérite un châtiment divin. L’état de droit bafoué, la « maison France attaquée », dixit B. Griveaux.

Mais n’est-ce pas le refus d’écouter les revendications, le refus de condamner les violences policières (qui répondent aux ordres donnés oui, mais donnés par qui ?) qui attaquent la dignité de « la maison France » (sans parler de la destruction des services publics orchestrée depuis deux ans dans la passivité journalistique la plus totale) ?

Rappelons que depuis novembre, 5 339 personnes ont été placées en garde à vue, 815 jugements en comparution immédiate ont été prononcés et 152 incarcérations immédiates mises en oeuvre. L’instauration à petit pas d’une police politique, l’enfermement de véritables « prisonniers politiques », en taule parce qu’opposés au pouvoir, n’est-ce pas un bafouement de notre état de droit, et donc, une attaque de la maison France ?

Et le Gouvernement veut aller plus loin. Il veut renforcer la répression, créer un « fichier des casseurs », privant les personnes en faisant partie de leur droit de manifester pendant plusieurs mois voire années, rapprochant la France d’un régime autoritaire.

Pire, on a même entendu à la télévision un ancien Ministre, L. Ferry, exhorter les policiers à « se servir de leurs armes une bonne fois pour toutes ».

Et ce ne sont pas les médias « chiens de garde » (possédés par des milliardaires qui ont tout intérêt à ce que les manifestations cessent les samedis) que l’on pourra accuser d’impartialité. Ils sont tous vent debout contre les Gilets Jaunes, au point d’en oublier toute déontologie, et pire, tout discernement. La scène suivante est extrêmement frappante : un philosophe, osant dire qu’il « comprend » (non pas qu’il « soutient », ou qu’il « excuse », mais qu’il « comprend ») la violence des Gilets Jaunes, se fait couper la parole et agresser de manière unilatérale par tous les autres membres du plateau, à deux doigts de le traiter d’ « animal » ou de « sauvage ».

La violence des petits est une petite violence, la violence des puissants tue par milliers…

Petit rappel : la violence des révoltés en jaune ne vient pas de nulle part. Elle est en réaction directe à une violence des puissants, capitaliste et institutionnelle, qui prive une majeure partie de la population de conditions de vie décentes, d’un travail, de services publics de proximité et de qualité, de souveraineté démocratique, etc. Et elle est également en réaction à un Gouvernement qui fait la sourde oreille aux revendications tout en envoyant la police, la BAC, la gendarmerie (et bientôt l’armée ?) sur des citoyens désireux d’imposer un réel débat démocratique au pays.

Cette différenciation fondamentale entre violence institutionnelle (par les lois favorisant les dominants, les gouvernements, et la répression policière) et violence de réaction (par les manifestants non écoutés, nassés, parfois violentés) est essentielle pour comprendre ce qui se joue en ce moment, dès qu’on allume une chaîne de télé, la radio, dès qu’on ouvre un journal…

Lorsque les puissants ne veulent pas débattre, il n’y a que la violence qui les obligent à regarder la misère en face. Mais comme ils ne veulent pas débattre sur ce qui pourrait remettre en cause leur pouvoir, quel qu’en soit le prix, il leur faut refuser de regarder. Ils resteront les yeux fermés coûte que coûte en répétant inlassablement, comme un mantra : « comprendre, c’est excuser, et on ne peut pas excuser la violence du bas vers le haut ».

Le seul souci, c’est que dans leur rhétorique, seule la violence institutionnelle est acceptable, voire indiscutable. Quand un manifestant frappe un policier, c’est un criminel, et on ne veut pas savoir ce qu’il s’est passé avant (même s’il y a légitime défense). Quand un policier frappe un manifestant, c’est compréhensible, et on est prêt à mentir sur ce qu’il s’est passé avant (ce que fait Ferry ou Europe 1 en insistant sur le fait qu’un policier se serait fait lyncher mais en omettant de parler des violences et provocations de ce même policier face aux manifestants). On est même prêt à omettre le fait qu’il ait été décoré par l’Etat, tout récemment, dans les débats aseptisés des plateaux TV.

Et des vidéos de violences policières en réunion, il en circule des dizaines. Même certaines images de violences contre la police, instrumentalisées par les médias, se sont révélées être en fait des violences urbaines en réaction à des agressions policières préalables… Et là encore, silence assourdissant à la tête de l’Etat…

Quand une cagnotte est lancée pour soutenir un manifestant violent, les politiciens hurlent que c’est inadmissible, on la fait fermer, on parle de complicité, on s’indigne. Quand une cagnotte est lancée pour soutenir la police (par un élu régional, ce qui est interdit par la loi), personne n’en parle chez LREM. Pas d’accusation, rien. De la même manière que chez LREM, on n’a jamais hurlé à la mort pour les cagnottes d’extrême droite visant à repousser les migrants hors des frontières de la France.

Deux poids, deux mesures. Et si on autorise une enquête interne pour savoir qui a apporté son soutien financier au manifestant-boxeur, quid des soutiens financiers de la campagne de Macron ? Nous aussi on veut des noms ! Et quid des enquêtes sur Benalla et son passeport, Benalla et ses armes en plastique, Benalla et son brassard de police, Benalla le barbouze couvert par Macron et l’Elysée ?

Même la pensée qui dérange est criminalisée…

Le pompon de ces derniers jours est tout de même détenu par nos élus qui tentent de détourner leur crise, résultat de leur politique pour… lancer des accusations à la FI (gauche radicale), quasiment tenue pour responsable des débordements violents.

S’instaure une vraie criminalisation de toute pensée qui dérange. Mais on le savait, car avec le libéralisme extrême, « il n’y a pas d’alternative ». Derrière des apparences surannées et un langage de start-up, un véritable autoritarisme est en marche.

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En revanche, et comme toujours, le RN (extrême droite) est épargné par les critiques. Combien de fois ai-je argumenté sur le fait que l’extrême droite est l’allié légitime du capitalisme libéral. D’ailleurs, Le Pen se garde bien de réagir aux récents mouvements sociaux, elle qui est contre l’augmentation du SMIC, contre une VIème République, contre la violence et pour l’ordre, à travers par exemple la volonté d’une police renforcée… Elle n’a pas une pensée qui dérange les dominants, en réalité.

 

La violence dans notre monde, elle est partout. Mais elle est avant tout du haut vers le bas, elle ruisselle (elle au moins), car le système capitaliste est intrinsèquement fondé sur des rapports de force inégalitaires. Quand la direction de la violence se renverse, c’est simplement un retour de bâton, et cela s’appelle l’indignation. L’indignation ‘est tout simplement un cri, une respiration humaine, une inspiration pour un monde plus digne et plus égalitaire ! Oui, cette violence qui a pour seul objectif final plus de justice est LÉGITIME ! C’est pour cela qu’ils veulent la rendre ILLÉGALE. C’est le théorème du « délit de solidarité ». Il faut alors s’accrocher, et résister en désobéissant aux lois actuelles, pour des lois plus justes !

Pour conclure, il reste deux choses à dire :

  • la première, c’est qu’en 2019, l’Abbé Pierre aurait certainement été traité de casseur, de violent, sous prétexte de mettre de l’huile sur le feu en dénonçant les inégalités dont les pouvoirs se rendent coupables. Rappelons que c’est lui qui a prononcé un jour ces mots :

  • la seconde, c’est une citation de Marx, dans le premier livre du Capital : « La violence est l’accoucheuse de toute vieille société grosse d’une société nouvelle. »

Espérons que c’est pour cette raison que de nombreux monstres surgissent en cette période de clair-obscur… et qu’une nouvelle société est bien en train de naître, loin des vieilles institutions absurdes du capitalisme et de son allié historique, l’autoritarisme de droite ou d’extrême droite.

 

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