L'Indigné du Canapé

Manuel anti-autorité : dire non à toutes les dominations !

Nous, adversaires des inégalités sous toutes leurs formes, devons nous renforcer. Il nous faut donc renforcer notre compréhension de ces inégalités – toujours vivaces – ayant cours au XXIème siècle. Pour mieux communiquer, pour mieux convaincre, et continuer à nous renforcer, par la force des arguments, et par la force du nombre.

Nous sommes au XXIème siècle et concernant les inégalités économiques, sociales et politiques, certaines problèmes demeurent après 200 ans d’un capitalisme industriel destructeur. De plus, certaines questions nouvelles se posent, sur fond de commerce et de finance mondialisés, de scandales écologiques et sanitaires, d’une démocratie dite représentative aux abois, d’une crise de l’individu et de discours discriminants de plus en plus assumés, bref, d’une hypermodernité à propos de laquelle on devrait tous être capables de voir très les multiples travers désormais.

Les inégalités de classe sont toujours présentes

Les chercheurs et théoriciens d’hier permettent de comprendre et d’expliquer certaines choses, mais pas toutes. Par exemple, la théorie des classes sociales de Marx (une classe étant définie comme un groupe ayant une place spécifique dans le processus de production) permet de comprendre la dynamique de la classe capitaliste, consistant à exploiter (dans son intérêt) la classe prolétaire, en lui versant un salaire toujours inférieur à la valeur de la production pour s’enrichir, en captant une plus-value sur tout. J’en parle dans ma vidéo sur la valeur économique (et une critique anarchiste de cette « valeur économique »).

Oui, cette problématique de l’exploitation de l’humain par l’humain est majeure, et n’a toujours pas été résolue, le capitalisme s’étant sans cesse adapté pour continuer à dominer et à contraindre, par l’innovation, par le management, par les études rallongées, par la mondialisation et la délocalisation d’activités, par la financiarisation, par le contournement des lois (exil fiscal par exemple), par la criminalisation constante des révoltes, par la captation des sources d’information, etc.

Nous vivons toujours, et plus que jamais, dans un monde où l’économie joue un rôle central, et définit pour les êtres humains leurs possibilités scolaires, professionnelles, amicales et amoureuses, géographiques, etc. Et c’est un problème qui doit être combattu.

Ce n’est pas parce qu’on a tous accès à des biens matériels de base et qu’on vit mieux que nos grands-parents pour la plupart, que le problème du capitalisme n’est plus. Pour la plupart aussi, on a des conditions de travail moins bonnes que celles de nos parents, des salaires proportionnellement moins bons également, et on a un nombre de tâches extra-professionnelles à assurer qui se démultiplie. Effets de l’ubérisation. Consommateurs protégés, mais producteurs détruits. Sauf que nous sommes tous à la fois consommateurs et producteurs, donc détruire l’un revient à détruire l’autre. Les seuls qui s’engraissent sont les capitalistes, patrons et actionnaires. Voilà où nous en sommes, et c’est un casse-tête économico-politique, quand ce n’est pas une profonde souffrance…

Les inégalités ethniques sont bien réelles

Mais d’autres problématiques existent aussi, auxquelles la recherche s’est intéressée plus tardivement. L’exploitation liée à la classe se double bien souvent d’une exploitation liée à la « race » (race au sens sociologique, c’est-à-dire existant dans les têtes, bien que sa réalité biologique soit un mythe, j’y reviens un peu plus tard).

En effet, nul ne peut ignorer en 2022 qu’historiquement, le capitalisme s’est fortement vu renforcé par le commerce dit « triangulaire », donc le commerce d’esclaves, ou dit autrement, la marchandisation intensive de l’être humain noir. Et suite à l’esclavage, il y a eu la période des colonisations, soit l’accaparement de territoires et de corps aux profits d’une exploitation économique et sociale bénéficiant à l’état colon. Une colonisation qui s’est accompagnée d’un discours tentant de justifier ces exactions, au nom de la science. Et aujourd’hui encore, il n’est pas difficile de constater que la couleur de peau structure toujours, dans nos pays occidentaux, l’accès à l’emploi, au logement, le lieu de vie, etc. Toutes les études le montrent. Pourtant, scientifiquement, on sait évidemment que les races humaines n’existent pas, ou plutôt, qu’il n’en existe qu’une seule.
Alors, d’où vient le souci ?

Biologiquement, les races n’existent pas, c’est un fait. Et face à la loi écrite (française du moins), les humains et humaines sont égaux, peu importe leur couleur de peau, c’est vrai aussi. Mais en dépit des faits biologiques et de la loi, le racisme existe bel et bien, non ? Divers chercheurs, en sociologie, en économie, en sciences politiques, ont pu montrer que dans l’orientation scolaire, l’accès au logement ou à l’emploi, la récurrence des contrôles policiers (au « faciès »), etc., il existe des faits réguliers de stigmatisations et de discriminations sur le critère unique de la couleur de peau. Alors, sociologiquement, le concept de « race » (à travers le terme « racisé.e » par exemple) est utilisé, car il permet de mieux mettre en exergue les actes « racistes » et ainsi, comment se structure « racialement » notre société.

Ce concept permet de jauger, de mesurer, l’écart qui existe entre ce que la loi est censée offrir, et la réalité matérielle de certain.e.s, de mesurer les inégalités concrètes entre êtres humains en fonction de leur couleur de peau ou de leur culture réelle ou supposée. Ceci indépendamment du milieu social d’origine ou du sexe. Ce mot de « race » n’est pas condamnable pour lui-même, car il est utilisé par les chercheurs pour mieux comprendre les inégalités au XXIème siècle, avec mais aussi au-delà de l’existence des classes sociales.

Ceux qui préfèrent s’attaquer au terme plutôt qu’à la réalité font partie du problème, pas de la solution. Leurs arguments ?
1/ comme la loi garantit l’égalité, il n’y a rien d’autre à faire, comme s’il suffisait que la loi existe pour que tout le monde la respecte…
2/ comme la France valorise l’égalité des chances et le mérite, donc chacun mérite sa situation, comme si tout les inégalités concrètes s’expliquaient par le seul fait de bien travailler à l’école, ou comme si le fait d’avoir (par exemple) mal travaillé à l’école justifiait le fait d’être ensuite stigmatisé et infériorisé tout au long de sa vie (comment parler de respect des « droits de l’homme » avec ce genre de raisonnement).

Vous savez, tous ces dominants qui se sentent plus offensés par les discours égalitaires (ils disent « woke ») que par les discours de Zob, tous ceux-là défendent juste l’ordre existant, malgré ses injustices patentes. En bref, ils défendent l’oppression plutôt que les oppressés.

Lire aussi : Racisme, s’offusquer des mots pour détourner le regard du réel

Les inégalités liées au genre ne se démentent pas

L’exploitation de classe se double également bien souvent d’une exploitation liée au genre. Là encore, nous sommes face à un terme sociologique différent du sexe, les différences biologiques étant bien souvent augmentées, intensifiées, par des différences construites socialement et reléguant hommes et femmes dans des rôles stéréotypés.

Nul.le n’est censé ignorer, en 2022, les fortes inégalités qui ont pesé et qui continuent de peser sur les femmes dans nos sociétés dites démocratiques, laïques, égalitaires, et tout le tintouin. Et ce même si de vraies évolutions ont eu lieu ces 70 dernières années, sous l’impact d’une lutte constante des femmes pour faire valoir leurs droits (et pas du tout parce que l’on vit dans un système politique et économique qui générerait « naturellement » de l’égalité).

Mais le combat n’est pas terminé, et il continue d’exister dans notre société des valeurs et normes sexistes et virilistes qui font que les femmes occupent des métiers moins valorisés et rémunérés, sont moins payées à tâches et compétences égales, ne peuvent occuper l’espace publique et politique comme les hommes car elles subissent insultes, agressions, voire viols, voire féminicides, simplement parce que femmes (et dans des proportions sans commune mesure avec ce que certains hommes peuvent subir, évidemment). Et ceci s’explique par la culture dominante (les normes et valeurs dominantes de la société), et pas par la nature ou le hasard.

Il y a bien une différence biologique entre femelles et mâles (et encore, la catégorisation en deux pôles parfaitement antagonistes peut aussi être questionnée). Bon, disons que cette différence sexuée crée peut-être quelques différences a priori entre les filles et les garçons. Mais déjà, celles-ci sont très faibles. Et de plus, ces différences n’ont a priori aucune raison de se traduire en injustices et inégalités dans la société. Pourtant, des inégalités existent.

Selon les sociologues, elles s’expliquent non pas par la nature, mais par la culture. Dit autrement, dès la naissance, il existe une construction sociale (venant des familles, des proches, des médias, de l’école, etc.) qui place les filles et les garçons dans des rôles normés censés correspondre à leur sexe. Ce sont ces différences genrées qui expliquent une partie des différences de caractères, goûts, choix d’activités sportives et culturelles, études, métiers, rôle dans le couple, etc. entre les femmes et les hommes. Et dans un monde où les valeurs et normes qui construisent les rôles masculins sont plus valorisées que celles dites « féminines », ces différences aboutissent souvent à des inégalités.

Lire aussi : Mais genre tu « crois » à la Théorie du genre ?

La force d’une loi censée s’appliquer à tou.te.s ne suffit évidemment pas à dire que la société est arrivée à son point d’orgue, n’en déplaise à certains. Là encore, ces inégalités ne peuvent être défendues ni par le fait que :
1/ dans la loi, femmes et hommes sont égaux (encore une fois, ce n’est pas parce que quelque chose est dans la loi que chaque individu ou groupe dans la société l’applique). Ni par le fait que :
2/ les hommes « méritent » peut-être plus que les femmes d’être mieux placés dans l’espace social, mieux rémunérés, mieux considérés, moins agressés, etc. Rien ne justifie d’être agressé pour ce que l’on est.

Il faut donc accepter la réalité des inégalités liées au genre pour comprendre les inégalités au XXIème siècle, avec mais aussi au-delà de l’existence des classes sociales. Ceux qui préfèrent s’attaquer au terme « genre » plutôt qu’à la réalité font fausse route, et en défendant l’existant, défendent les oppresseurs plutôt que les oppressés.

Lire aussi : Pour une féminisation des valeurs

Dire non à la domination, à toutes les dominations !

Nous avons déjà établi un triptyque clé pour comprendre où doivent se situer nos luttes afin de peser tous ensemble pour un monde moins inégalitaire, donc moins autoritaire, donc émancipateur pour toutes et tous. Bien sûr, ce monde désirable n’est pas accessible sous le régime capitaliste, car dernier étant par essence inégalitaire, il générera de nouvelles caractéristiques justifiant de nouvelles formes d’inégalités, et donc de nouvelles formes de luttes. C’est aussi pour cela que ces luttes antiracistes ou antisexistes ne sont réellement cohérentes de bout en bout qu’en s’inscrivant contre le capitalisme (pour l’abolition des classes sociales). Car quelle cohérence à se battre pour l’égalité en fonction du genre et l’égalité en fonction des origines ethniques si c’est pour pouvoir dominer à égalité avec les hommes blancs, mais sur la base de la classe sociale ? C’est alors recréer le mythe du mérite, et tant que ce mythe tient, les dominations tiennent aussi.

Ceci est une base que toute personne se sentant concernée par les postures politiques anti-autoritaires et égalitaires doit valider, a priori.

Nous pouvons évidemment aller plus loin dans une logique de lutte contre la domination, toutes les dominations, et mentionner l’hétéronormativité comme une violence pour toutes celles et ceux qui ne peuvent vivre leurs choix amoureux et/ou sexuels véritablement librement, à cause des lois, mais aussi et surtout à cause des normes de la culture dominante. Qui vivent stigmates, agressions, problèmes pour se loger, pour travailler, etc. simplement pour leur orientation sexuelle…
Nous pourrions également nous interroger sur les normes validistes qui font que notre société est totalement inadaptée à celles et ceux vivant avec un handicap, que celui-ci se voie ou non. Et ce alors que les lois mentionnant ces questions sont déjà écrites…
Nous pourrions aussi reconnaître aux animaux, et même à la nature, des droits nous empêchant de nous comporter avec eux et elle comme les derniers des colons.

La démarche intersectionnelle est une démarche d’analyse sociologique qui montre que certaines personnes sont à l’intersection de différentes dominations, et sont donc invisibilisées par la majorité des analyses déjà existantes. C’est de l’analyse, à la base. Cela sert le combat militant, mais ne décrédibilisez pas l’analyse (qui est factuelle) sous prétexte que vous n’êtes pas d’accord avec le combat militant !

En tout cas, c’est grâce à ce travail d’analyse scientifique de la société que les vieilles structures d’un monde décadent vacillent, puis tombent. Il faut réfléchir au-delà du cadre bien poli et normé que les chaînes d’infos et les penseurs réactionnaires chérissent. Car réfléchir, c’est prendre des risques, c’est aller loin, quitte à choquer, mais avec une limite (puisque l’objectif reste l’émancipation de tous) : ne restreindre la liberté de personne, bien au contraire.

Ceux qui vous font croire que l’émancipation des dominés restreint votre liberté cherchent juste à protéger leur position de dominant. La liberté de toutes et tous progresse quand la liberté de l’un ou de l’autre s’améliore. C’est aussi pour cela que la liberté ne peut être pensée sans l’égalité. Sans égalité, la liberté peut devenir une oppression pour autrui.

Sur ce, je vous laisse avec une réflexion sur l’anarchisme, seul courant de pensée politique qui a cherché à fédérer les idées d’égalité et de liberté, plutôt que de les opposer.

Bonne découverte !

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Source :
https://www.contretemps.eu/race-mazouz-extrait/

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