Pourquoi les migrants ont des smartphones mais pas de papiers ?

Cette contribution est signée Gwen Clappe :

Voilà une question très intéressante sur laquelle je tombe souvent depuis des années, sous entendant que les migrants sont riches.
Je ne vais pas témoigner de mon expérience car je ne suis pas migrant, mais peut-être vous éclairer sur le sujet.

Je suis métis français et malgache, j’ai donc une partie de famille « riche » (dans la condition occidentale) et une autre partie « pauvre » (dans la condition malgache). Ma famille française n’est pas extrêmement riche et ma famille malgache n’est pas extrêmement pauvre pour autant, mais à l’échelle de l’humanité les différences sont flagrantes.

Bref, allons à l’essentiel.
Quand j’étais enfant et que j’allais à Madagascar, nous ramenions des produits de première nécessité, il fallait faire des valises de 30kg ou des cantines et aider tout le monde, et surtout la famille, ce qui est normal car nous étions des privilégiés.
Mon père est français chrétien protestant et humaniste, ma mère est malgache et à grandi dans la brousse dans un village sans électricité ni eau courante, et dans la tradition malgache « quand tu t’en sors tu aides », ce n’est presque pas un choix mais un poids.
J’ai grandi avec ce poids. Je vis en occident : je dois donc aider les plus démunis, en l’occurrence ma famille.
Des vêtements, des jouets pour les enfants, et surtout de l’amour pour tous.
Puis tout a changé.

La France a perdu « le marché », plus besoin de donner de vêtements d’occasion ou des produits ménagers ou autre, les Asiatiques ont tout pris.
Les friperies d’occasion (oui oui, ce que les Européens donnent est vendu là-bas), ont été remplacées par des vêtements neufs chinois, taïwanais ou coréens. Le néo-colonialisme français s’est fait dépouiller, et ce que nous ramenions devait changer.

Je me souviens d’un paradoxe extrême, mais pas de l’âge que j’avais à ce moment-là : j’étais parti dans le village d’origine de ma mère, et sur la route, en pleine brousse, il y avait des des panneaux publicitaires Orange. Et dans le village, l’épicerie vendait des cartes de téléphone, alors qu’il n’y avait pas de réseau.
On parle d’un pays où personne n’a jamais eu de téléphone fixe, et que pour se parler il fallait donner rendez-vous à quelqu’un à une date et une heure précises à la Poste de la Ville.
Soudainement, les groupes de télécommunication se sont implantés, et de partout, de Orange à des marques africaines ou malgaches.
C’est devenu le marché numéro un à Madagascar : la téléphonie.
Pour se parler entre malgaches et pour parler avec l’Occident.
Du jour au lendemain, nous ne devions plus ramener de vêtements ou produits de nécessité (car le marché asiatique vend tout à moindre coût, mais je vous laisse imaginer la qualité), mais des téléphones et des chargeurs.

Ici on a des IPhone ou Samsung mais là-bas, ils ont des marques en carton qui se vendent à bas prix. La magie, c’est le satellite : on peut avoir Internet là où il n’y a pas de réseau téléphonique !
Et accrochez-vous, il y a pire : on peut avoir Facebook sans avoir Internet !
Preuve d’ailleurs de l’escroquerie qui existe ici en Europe, où on paie des abonnements hors de prix.
Là-bas, pour avoir Facebook (uniquement) en illimité sur son smartphone, l’abonnement est de 500 Ariary par mois, sachant qu’un euro c’est 3600 Ariary.

Donc les gens n’ont pas à manger mais ils ont Facebook.
Et donc le meilleur investissement, c’est d’offrir des smartphones et un abonnement à notre famille. Et encore, c’est tellement rien que les gens préfèrent mettre du crédit de téléphone que de sortir.

Revenons à nos migrants : « ils ont des smartphones mais pas de papiers ? » Eh bien, je viens de vous expliquer pourquoi le smartphone, je vais vous expliquer pourquoi pas de papiers.

Dans beaucoup de pays, déjà, on n’a pas de papiers avant 18 ans, ce sont des pays pauvres, donc corrompus, donc pour avoir une carte d’identité ou un passeport, il faut avoir l’ambition de voyager, et donc être issu de familles riches. Sans parler des pays bombardés : pas d’administration, pas de papiers.

Personne n’a de papiers ! Tout le monde a un smartphone ! Ce n’est pas la même logique qu’ici, je peux concevoir que ça choque, mais il faut un peu voyager et ouvrir sa conscience.
Donc voilà, enfin je prends la peine de démonter ces arguments utilisés par les extrémistes : les réfugiés politiques ou climatiques ne sont pas riches.

Je terminerai par un dernier argument : on me dit parfois que le voyage en mer coûte 10 000 euros. Et d’où sortent-ils 10 000 euros?
Eh bien, chaque famille travaille et économise 10 000 euros pour envoyer celui qui a le plus de chance de réussir, réussir à rester vivant, à voyager, à travailler, à envoyer de l’argent au pays. Est-ce que ça veut dire qu’ils sont riches ?

Laissez-moi vous dire qu’une famille riche en Afrique, en Asie ou à Madagascar n’a pas besoin d’envoyer un membre de sa famille risquer sa vie à traverser 10 pays, la Méditerranée, les douanes, les camps de réfugiés, et la méprise humaine. Une famille riche là-bas fait comme vous : elle va à la Mairie faire des papiers, à l’agence de voyage prendre un billet, à l’ambassade prendre un visa, et c’est tout.
J’irai même plus loin… quand j’étais petit je croyais que les riches de là-bas seraient pauvres ici… eh bien non, dans les pays du Tiers-Monde il y a des riches ultra-riches, et qui en plus ne dépensent rien vu la vie locale et le taux de change : des gens dont la fortune est colossale.

J’espère avoir pu éclairer quelques personnes, ou j’ose vous demander de partager cet article aux personnes qui pensent que les migrants sont riches car ils ont des smartphones.

Bonne soirée, à bientôt.

Pour compléter, un autre témoignage, paru sur Observers de France 24 :
https://observers.france24.com/fr/20180615-intox-migrants-photo-aquarius-italie-smartphones