L'Indigné du Canapé

Israël-Palestine : c’est une guerre coloniale, pas un “conflit”

99. 2005. 2016. 2021.
Quand le pouvoir politique israélien (de droite dure, de droite extrême, pratiquant la colonisation et l’apartheid quand même) est sous tension, politique ou sociale, il a une stratégie infaillible : provoquer les Palestiniens d’Israël, ou ceux de Gaza, attendre une réaction de leur part, et utiliser cette dernière pour justifier des violences et des bombardements, incomparables par rapport à la force de frappe palestinienne (dont on rappelle que c’est un proto-Etat totalement encadré et affaibli par Israël, où les individus ne peuvent même pas se déplacer, pêcher ou commercer comme ils le souhaitent). 

Et le sentiment de persécution, la guerre, la mort, ça soude la communauté nationale (surtout quand elle est biberonnée au patriotisme), et ça fait oublier le reste. Stratégie malhonnête, mais classique. On la voit surgir en France, où l’on ignore les inégalités, le racisme et le sexisme, l’autoritarisme, mais où l’on aime pointer du doigt un ennemi de l’intérieur  qu’on amalgame à toute une communauté pour éviter de parler du fascisme réel, qu’on laisse prospérer (marrant d’ailleurs comme les partis de la sécurité et de l’ordre “oublient” de parler des violences, agressions, attentats, des individus quand ils sont perpétrés par leur camp idéologique…). 
Ce cercle vicieux : 1/ provocation (du dominant) ; 2/ réaction (du dominé) ; 3/ guerre (du dominant qui assure être dans son bon droit), c’est une nouvelle fois ce qui se passe, en mai 2021, en Israël. 

Depuis les dernières élections législatives, aucune majorité claire ne se dessine au Parlement israélien. Netanyahu peine à former une coalition pour conserver le pouvoir qu’il monopolise depuis des décennies, même en s’alliant avec l’extrême droite. 
En parallèle, l’occupation et la construction immobilières continuent dans des territoires palestiniens, au mépris des règles internationales et du respect de populations civiles qui sont dans leur droit et n’ont rien demandé à personne pour se faire ainsi chasser de leur maison, de leur terre. 
Et pour couronner le tout, Israël est un État où les manifestations nationalistes et carrément suprémacistes se multiplient, les provocations, agressions et violences envers les Palestiniens d’Israël également. Ce qui fait tache dans un Etat qui se targue d’être l’agressé, et non l’agresseur, dans un Etat où ceux qui sont pour la paix doivent faire profil bas.

Alors, plutôt que de regarder la réalité en face et agir politiquement, contre les violations du droit et de la dignité des individus… Il est plus pratique pour un gouvernement d’extrême droite de provoquer, agresser, pour justifier sa violence par la violence de ceux qu’on agresse et provoque. Toute ressemblance avec ce qui pourrait se passer en France est totalement… logique. 

Sans contexte, on dépolitise tout

Et pourtant, lisez les grands médias. Vous aurez l’impression que les torts sont partagés. On vous mettra dos à dos les tirs de roquette du Hamas et les frappes de l’armée israélienne. On accusera plus volontiers le Hamas (voire le Hezbollah, voire les antisionistes, voire Mélenchon) que le gouvernement israélien. On renversera la chronologie des faits ou pire, on oubliera tous les éléments de contexte. Seuls quelques médias (France Culture ou Mediapart par exemple) sortent un peu du lot, les 11 ou 12 mai, parmi les grands médias dominants qui réagissent à cette “actualité internationale”. 

Des éléments de contexte, en voici. Déjà, quand vous lisez des “appels au calme”, des “torts partagés”, ne vous faites pas embarquer dans ces éléments de langage. Car la situation antérieure au déclenchement “officiel” du conflit, le 10 mai dernier, n’avait rien de rose ou d’idéale. L’oppression coloniale n’est pas plus rose quand elle n’est pas relayée à l’international.
Voici ce que nous rappelle Julien Salingue, s’appuyant sur divers chiffres provenant de B’Tselem (ONG israélienne), du Palestinian Prisoners Club (ONG palestinienne) de l’OCHA (département de l’ONU), du PCBS (bureau central des statistiques palestinien) et du CBS (bureau central des statistiques israélien) :

Entre le 1er janvier 2019 et le 10 mai 2021, au moins 167 Palestinien·ne·s ont été tués par les forces armées israéliennes (contre 12 Israélien·ne·s tués).
Entre le 1er janvier 2019 et le 10 mai 2021, au moins 330 logements palestiniens ont été détruits par Israël, ce qui a mis près de 1200 personnes à la rue, dont 50% d’enfants.
Entre le 1er janvier 2019 et le 10 mai 2021, plus de 11 500 Palestinien·ne·s ont été arrêtés par Israël, dont plus de 1500 mineur·e·s.
Entre le 1er janvier 2019 et le 1er janvier 2021, le nombre de colons juifs en Cisjordanie est passé d’environ 438 000 à environ 475 000 (soit une augmentation de 8,5%).
En incluant les colons de « Jérusalem-Est » (environ 230 000), la barre des 700 000 a donc été franchie. Entre le 1er janvier 2019 et le 1er avril 2021, plus de 1200 attaques ont été perpétrées par des colons contre des Palestinien·ne·s et/ou contre leurs biens (magasins, champs, etc.). Soit plus d’une par jour en moyenne.

Ce qu’illustrent ces chiffres, que l’on pourrait multiplier, c’est la situation que vivent au quotidien les Palestinien·ne·s, faite de violences, d’expulsions, d’arrestations, de dépossession.
Et au-delà des chiffres, on pourrait aussi parler des contrôles quotidiens au checkpoint pour quiconque veut/doit se déplacer, des humiliations infligées sur lesdits checkpoints, de l’omniprésence de l’armée israélienne, destinée à rappeler qui est le maître.
Des contrôles quotidiens qui matérialisent l’absence totale de liberté de mouvement, laissée au bon vouloir des autorités israéliennes qui peuvent chaque jour arbitrairement changer les règles et interdire de déplacement n’importe qui.
Sans oublier le blocus de la bande de Gaza, qui dure depuis plus de 15 ans, avec deux millions de personnes enfermées dans un territoire de 365 km2, dont plus de la moitié vivent sous le seuil de pauvreté et 80% dépendent de l’aide alimentaire.
Sans oublier les discriminations institutionnalisées contre les Palestinien·ne·s d’Israël et les Palestinien·ne·s de Jérusalem, à propos desquels Human Rights Watch parle désormais de « crime d’apartheid » — au même titre que les Palestinien·ne·s de Cisjordanie et de Gaza.
Sans oublier les millions de réfugié·e·s palestiniens à qui Israël interdit de revenir sur leurs terres alors que, dans le même temps, les Juifs et Juives du monde entier sont régulièrement appelés à venir s’installer en Israël, à Jérusalem et en Cisjordanie.

Voilà ce qu’ils appellent le « calme ». Cela s’appelle en réalité l’oppression coloniale.
Et c’est contre cette oppression que les Palestinien·ne·s se révoltent, pour rappeler au monde qu’ils et elles ont des droits et qu’ils et elles n’ont pas l’intention d’y renoncer.

Voici qui, déjà, évite de foncer tête baissée dans la rhétorique du “tort partagé” ou du “tout allait mieux avant cette escalade de violence”.

Lire aussi : Boycott : liste des marques et produits soutenant la colonisation d’Israël

Je vous partage également une partie d’un thread Twitter infiniment plus factuel et objectif que tous les plateaux télé qui n’abordent cette triste réalité que pour réciter le sempiternel : “tant que les Palestiniens ne voudront pas se mettre autour de la table pour négocier la paix”… Incohérent au vu de la situation réelle. Ce thread est signé Xavier Guignard, chercheur au sein de Noria, un centre de recherche indépendant.

L’hiver dernier, plusieurs familles palestiniennes de Jérusalem-Est ont reçu l’ordre de cours israéliennes de quitter /perdre leurs habitations. Cette guerre par le droit menée par des organisations de colons depuis des années vise à chasser les Palestiniens de Jérusalem. Israël a occupé en 1967 puis annexé en 1980 cette partie de la ville que le droit international reconnaît comme palestinienne. Ses habitants sont maintenus apatrides. 14,000+ ont perdu leur résidence. Les autres sont coincés entre le Mur, des colonies, entravés dans leurs déplacements, leur accès à l’embauche, leurs vies sociales et politiques. Soit l’organisation de la domination d’un groupe ethnique sur un autre. On a donc un appareil juridique qui confirme la dépossession sur une base ethnique, soutenu par des manifestations de suprémacistes juifs hurlant “mort aux Arabes” à Jérusalem, depuis des semaines.

Cette politique s’accompagne d’innombrables exactions contre les civils palestiniens.
Point déf. Je dis “Palestiniens de Jérusalem / d’Israël” comme on dit Palestiniens de Gaza / du Liban / de Jordanie. Les autorités israéliennes et sa large population parlent d’ “Arabes”, pour leur nier tout caractère national. L’Arabe, l’indigène, c’est l’autre, pas encore entré dans le siècle de la politique contemporaine. Pas de nation, pas d’État, en somme. Libre à eux d’assumer leur racisme, je me contente de reprendre la façon dont ceux dont je parle se définissent, en accord avec leurs droits reconnus (même si bafoués). Reprenons. Il y a une situation d’apartheid organisée depuis des décennies à Jérusalem, avec la radicalisation d’une société suprémaciste.

Rien d’étonnant à ce qu’elle engendre de la violence. Essayons juste de comprendre pourquoi maintenant, et vers où cela mène.
– La capacité de mobilisation des colons à Jérusalem est de plus en plus forte. Manifs en quartiers palestiniens, harcèlements, attaques se font avec le soutien de nombreux représentants politiques israéliens qui se déplacent à leurs côtés. On les a vu chanter “que leur nom disparaisse” devant le mur des Lamentations, surplombé par l’esplanade des mosquées durant une marche commémorant la conquête de la ville (et la destruction d’un quartier palestinien entier).
L’impunité dont ils bénéficient est effrayante.

– À ces suprémacistes ayant le vent en poupe s’ajoute une classe politique israélienne incapable de former un gouvernement depuis deux ans. Vendredi dernier le président Rivlin a confié cette tâche à Yair Lapid. Netanyahu, qui risque de perdre son poste et son immunité (il est poursuivi pour corruption) s’agite pour faire échouer son concurrent. Faire monter les tensions avec les Palestiniens est une ruse à laquelle il recourt souvent, quand il est acculé, lâchant l’armée et la police durant les dernières nuits de Ramadan sur l’Esplanade, ce qui a provoqué des centaines de blessés Palestiniens en quelques jours. Ils viennent s’ajouter à ceux causés par les provocations de colons depuis des semaines, à la violence verbale, aux appels à la haine raciale banalisés et au harcèlements de civils.

– La politique institutionnelle palestinienne vit une crise (de plus) depuis quelques jours. Les élections législatives, premières en 15 ans, qui devaient se tenir en mai 2021 ont été annulées par un pouvoir recroquevillé sur ses peurs et son appareil sécuritaire. Refusant de gérer l’alternance politique, la critique et les demandes sociales de son peuple, l’Autorité palestinienne est un régime à bout de souffle, tout juste bon à camper l’État Potemkine que la communauté internationale espère voir naître en Palestine. Incapable de parler, encore moins de protéger, les Palestiniens de Jérusalem, elle apparait au mieux dépassée, plus probablement inutile. La vie politique palestinienne se fait de plus en plus à côté, si ce n’est contre elle
Dans ce contexte, le Hamas qui domine Gaza peut légitimement clamer être la seule grande force palestinienne qui s’oppose à Israël, quand des Palestiniens sont directement visés.

La suite est à lire directement sur Twitter.

Combattre l’extrême droite, partout

Prenons un peu de distance. 
Partout dans le monde, les droites extrêmes, les alt right, se sentent pousser des ailes et attaquent. En Israël donc. En Birmanie. En Colombie. Et j’en passe. En France, les règles d’un Etat de droit tiennent encore (difficilement), mais pour combien de temps ? Que se passerait-il avec une Marine Le Pen ou un Zemmour au pouvoir, quand on voit que, déjà, on interdit les manifestations de soutien au peuple palestinien sous prétexte d’antisémitisme (technique antidémocratique ayant déjà été utilisée en 2014, j’y étais), on condamne toute accusation du gouvernement israélien toujours sous le même prétexte (ne peut-on plus critiquer l’extrême droite ?), on arrête le Président de l’Association France Palestine Solidarité sans raison…

L’extrême droite n’est pas une pensée comme une autre, ne fait pas émerger des partis comme les autres. Cela n’a jamais été le cas. Son absence de solutions politiques démocratiques ne peut conduire qu’à la violence, qu’à la séparation entre les individus, qu’à la guerre civile, voire mondiale. 
Il faut la mettre hors d’état de nuire. La combattre partout où elle émerge. Par les idées et les actes. Premier acte : il ne faut pas applaudir un élu ou un éditorialiste qui dédiabolise, qui discute, qui accepte des thèses d’extrême droite. Il faut juste le condamner, le boycotter, le reléguer. 
“Oui mais si tu fais ça, tu ne vaux pas mieux qu’eux, blablabla.” 

Lire aussi : Qui sont les extrêmes droites et comment les combattre ?

À toute règle, il y a exception. La règle, c’est le débat et donc la tolérance des idées. Oui, sauf des idées qui sont intrinsèquement intolérantes. Car ce sont celles qui peuvent détruire la règle première, celle du débat et de la tolérance. Pour qu’il puisse y avoir débat et tolérance, il faut mettre hors-jeu ceux qui ne veulent pas de la tolérance. Donc détruire l’extrême droite. 

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Pour creuser :
https://www.francetvinfo.fr/monde/proche-orient/israel-palestine/conflit-israelo-palestinien-les-colons-sont-desormais-au-pouvoir-en-israel-selon-elias-sanbar-representant-de-la-palestine-a-l-unesco_4623573.html
https://www.lautrequotidien.fr/new-blog/2021/5/11/isral-choisit-la-violence
https://www.facebook.com/Mediapart.fr/posts/10159523622851528

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