Vent du Nord : ode à l’humanité face à une mondialisation absurde

Tout commence par une annonce rendue banale par les médias, mais qui reste pourtant tragique pour des milliers de personnes chaque année : dans une petite ville industrielle du Nord de la France, l’usine qui fait vivre de nombreuses familles va être délocalisée. Évitant de se désunir face au patronat, les ouvriers s’organisent pour empêcher l’inéluctable. Au même moment, en Tunisie, la jeunesse, qu’elle soit éduquée ou non, broie du noir face à un marché du travail totalement amorphe…

Quel point commun peut-il y avoir entre Hervé, ouvrier nordiste pragmatique face à la fermeture de son usine, et Foued, chômeur plein d’espoir vivant dans une banlieue ouvrière de Tunis ?

Comme le dit Walid Mattar, réalisateur de Vent du Nord, « on ne voit souvent qu’une image réduite des délocalisations. Il manque des morceaux de vie ». Avec son film, l’équilibre est adroitement rétabli.

Le temps de son long métrage, l’humain reprend la place qui devrait toujours lui être dévolue : centrale. Et tout à coup, la cruauté d’un monde tout entier tourné vers l’efficience et la rentabilité se fait jour : dans chaque image, chaque visage, chaque dialogue.

Les perdants de la mondialisation

On rencontre d’abord Hervé, ouvrier depuis plus de 30 ans. Contrairement à ses camarades, lui ne se bat pas contre la fermeture de l’usine : la cinquantaine passée, il veut profiter de ce nouveau départ – et de la pauvre prime récompensant son ancienneté – pour acheter un bateau et se lancer dans la pêche, un vieux rêve. Malgré sa bonne volonté, Hervé rencontre des obstacles d’ordre administratif. Ni lui, ni sa femme, ni son fils ne sont préparés face à ces vagues de paperasses et de rendez-vous, face à cette bureaucratie froide et à ses impératifs absurdes… L’administration, inadaptée aux besoins du néo-entrepreneur, s’avère parfaitement contre-productive. Le rêve se transforme bientôt en cauchemar pour Hervé et sa petite famille, dont les liens s’étaient raffermis grâce à ce nouveau projet de vie…

De l’autre côté de la Méditerranée, on fait la connaissance de Foued, qui grâce à son nouveau poste dans l’usine récemment implantée, espère améliorer son destin, pour soigner sa mère malade avant tout, mais également pour convaincre la jolie Karima qu’il peut devenir un bon parti. Mais là encore, rien n’est aussi simple et il le réalise bien vite. En Tunisie, l’Etat est cette fois démissionnaire : Foued tombe des nues en découvrant sa première paie, dérisoire (une centaine d’euros), et sans couverture sociale s’il-vous-plaît ! Comment, dans ces conditions, peut-il aider sa mère et imaginer fonder une famille ? Foued perd espoir. Lui faudra-t-il cumuler emploi et débrouilles pour espérer voir ses conditions de vie s’améliorer ?

Au-delà des frontières, des ressemblances touchantes

Ce qui frappe en premier dans ce film, c’est l’authenticité du jeu des acteurs : le naturel des dialogues, la tendresse parfois crue qui s’en dégage. On s’émeut aussi du parallèle dressé entre les deux personnages principaux : chez Foued comme chez Hervé, le café tient une place importante : c’est le lieu des rencontres et des échanges, le lieu de l’humanité, qui contraste avec le monde de l’usine ou celui de l’administration. Et il y a aussi, dans les deux pays, l’importance cruciale de la mer, qui représente l’espace nourricier, mais aussi l’horizon de liberté face à un monde complètement imperméable aux désirs de vie des dominés.

En effet, les perdants de la mondialisation – au Nord – ne font pas mathématiquement des vainqueurs au Sud. Seuls les propriétaires des moyens de production gagnent au jeu de la libre-circulation du capital, en jouant sur le niveau de vie relatif des pays (et sur le développement de leurs institutions) pour accumuler les profits. Au nom de ce profit, nos deux personnages sont ballottés, dominés, maltraités. Contrairement au capital, les travailleurs ne sont pas libres de circuler et d’agir comme bon leur semble. Et tandis que les marchandises fabriquées par Foued peuvent faire le tour du monde, lui ne peut quitter son pays qu’illégalement. Triste ironie.

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Cette réflexion finale vient apporter une vraie densité critique à un film qui se révèle bien plus touchant que la pudeur de son traitement ne le laisse transparaître. C’est là le talent de Walid Mattar. Si vous aimez les fresques sociales à la Ken Loach, vous ne pourrez que vous laisser transporter par ce rafraîchissant « Vent du Nord » et par ses aimables comédiens.

 

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