La mécanique d’invisibilisation du racisme (sur le fichage ethnique au PSG)

Le 8 novembre, dans l’émission « L’Equipe du Soir » – que j’écoutais d’une oreille en rédigeant une ébauche d’article -, les journalistes ont abordé le scandale des discriminations ethniques au PSG (un scandale qui secoue régulièrement le monde du foot, sans qu’on n’y fasse grand-chose a posteriori, comme à peu près tout ce qui touche à la discrimination des minorités en France).

Rappelons que Mediapart a révélé un document sur lequel il apparaît que certains recruteurs du PSG remplissaient des fiches avec les cases « Français », Maghrébin », « Africain » et « Antillais » (en référence à l’origine réelle ou supposée des jeunes recrues potentielles du club de la capitale) dans le but d’éviter de ne recruter que des « Africains » et « Antillais ».

C’est la direction du PSG (Olivier Létang en l’occurrence) aurait fait cette demande, selon M. Westerloppe, recruteur au PSG (et ancien recruteur au RC Lens où les mêmes fichages ont eu lieu). Et ce dernier, qui aurait appliqué la directive à la lettre, n’a pas été limogé pour cela. Rappelons que ce genre de fichage ethnique est puni par la loi mais le PSG a, toujours selon les FootballLeaks, menacé de sanction plutôt ceux qui voulaient dénoncer les fichages, que ceux qui les ont appliqué…

Et le niveau des débats m’a forcé à rédiger une petite note, un petit compte-rendu, pour ne pas laisser passer l’info impunément. Car ce genre d’émissions agglomère souvent plus de spectateurs que les débats politiques de l’écologie radicale, de l’anticapitalisme ou de l’intersectionnalité, et si les pseudo-débateurs de l’émission s’improvisent « journalistes » (au sens large du terme) lorsque le monde du foot est secoué par des scandales sociaux et économiques, ce n’est pas pour autant que leur analyse est juste, encore moins fine, car elle est souvent nulle, au sens d’absente.

=> L’Emission L’Equipe du Soir du 8/11/2018 qui parle des quotas au PSG
de la 31e à la 50e minutes environ, a été supprimée (étonnamment).

L’analyse consiste à ne rien analyser, à simplement défendre des opinions, sans rappel historique, sans contextualisation, sans faits objectifs… Et ça ne peut pas, ne doit pas rester en l’état.

La disqualification du problème

Déjà, l’animateur commence le débat en reprenant les propos de Westerloppe comme s’ils étaient anodins : « Y a-t-il trop d’Africains et d’Antillais sur Paris, y a-t-il un danger, faut-il un équilibre ? » (35e min). Cela commence très mal. Et les chroniqueurs, gênés, avouent que c’est un sujet tabou, sans remettre en cause ce genre de propos ! Mais insurgez-vous, bon sang ! Ce n’est pas anodin de laisser dire ça !

Que dire de ce « journaliste » qui affirme que comme il y a une majorité de joueurs noirs dans les équipes de jeunes du PSG, la discrimination n’a pas réellement été mise en place, ou « mal » ? Est-ce un critère, vraiment ?
Sous prétexte qu’il y a une majorité de joueurs racisés au PSG, il ne peut pas y avoir certains joueurs racisés qui n’ont pas été recrutés par pure discrimination ? En tout cas, cela fait réagir autour de la table (38e min), et ces « journalistes » en viendraient presque à remettre toute l’enquête en question, comme s’il s’agissait d’un faux problème…

Que dire de ce « journaliste » qui, sous prétexte qu’il « connaît Marc Westerloppe (principal accusé, ancien responsable du recrutement hors Ile-de-France qui a quitté ses fonctions au début de l’année) personnellement » et que ce Westerloppe « a recruté deux Noirs au Mans », dément le fait que ce recruteur ait refusé, au PSG, de recruter un jeune joueur noir en raison de sa couleur de peau (alors que les preuves sont là, confirmées par le board du PSG). Où sommes-nous ? Qui tente-t-on de duper ? Les supporteurs du PSG ?

Que dire de ce même « journaliste » qui, tentant de de justifier « l’action » du PSG (condamnable pénalement, il faut le rappeler, chose que n’ont pas fait ces journalistes), explique « qu’au-delà d’un club de foot, c’est une société commerciale, de spectacle, de loisirs, et que cette entreprise a peut-être cherché à ne pas trop éloigner ses « salariés » de ses clients-cible »… Comprenez : des Blancs (friqués). Mais quel argument est-ce que celui-là ?

Et cet autre qui, oubliant une nouvelle fois les faits (un compte-rendu de réunion qui démontre explicitement qu’un joueur n’a pas été pris en raison de sa couleur de peau), explique que peut-être, ce joueur noir n’a pas été pris car trop petit, ou trop frêle, ou X ou Y. Une manière de noyer le poisson, d’éloigner la vérité, car elle dérange;
NON NON NON, C’ÉTAIT UN REFUS MOTIVÉ PAR UNE PURE MESURE DISCRIMINATOIRE !

L’invisibilisation du racisme systémique

Mais rentrons un peu plus précisément dans la mécanisme d’invisibilisation du problème (autrement plus problématique, car inconsciente, que la mécanique de disqualification du problème, grossière).

Déjà, ne même pas remettre en question les catégories construites sur ces fiches (Africain, Antillais, Maghrébin) démontre bien l’entre-soi des journalistes sur le plateau, que des hommes blancs.
Se pose-t-on seulement cette question : une équipe avec des Français, des Portugais, des Italiens, des Polonais, des Suédois, tous Blancs, poserait-elle problème ? A-t-on déjà considéré l’équipe d’Italie ou l’équipe de Suède problématique parce qu’elle n’alignait que des Blancs (quand ce fut le cas ?). Alors pourquoi considérerait-on une équipe composée de joueurs avec une grande majorité de Noirs, Français ou non, comme une équipe « où il faut de la mixité sinon c’est déséquilibré » comme semble vouloir arguer l’un des chroniqueurs ?

De la même manière, des enfants français, doués au football, doivent-ils être mis dans des cases en fonction de leur couleur de peau, alors que leurs aïeux (parents ? Grands-parents ? Autre ?) viennent de mille endroits différents, possèdent mille cultures différentes. Okay, un Français d’origine « africaine » et un « Antillais » n’ont pas grand-chose à voir (référence aux critères du fichage parisien), mais un Français qu’il soit d’origine malienne, camerounaise, ou sénégalaise ou tchadienne est très différent également. Cette simplification, cette uniformisation, cette essentialisation, non remises en question par ces journalistes, sont la preuve d’un racisme culturel, systémique, latent dans la société française. Ce racisme repose de plus sur des préjugés, qui ont déjà éclaboussé le monde du foot à de nombreuses reprises, de Thierry Rolland à Laurent Blanc en passant par Willy Sagnol, et voulant que les Blancs aient un jeu « intelligent » quand les Noirs sont de « beaux bébés, costauds et puissants ».

Ce racisme est simplement trop intégré, incorporé, et pas assez réfléchi, laissant la société dans une impassibilité crasse à l’heure où ces scandales, comme tant d’autres discriminations, dans plein de métiers difficiles, éclatent ou restent dans l’ombre.

Quand l’un des chroniqueurs confesse que la plupart des clubs semblent faire en sorte de ne pas avoir que des Noirs dans leur équipe, un autre réagit – pas choqué du tout – en expliquant que c’est une sorte de  « discrimination positive » pour les Blancs. En trouvant presque cela normal. Mais ce n’est pas du tout cela !  Car dans la discrimination positive, c’est parce que des minorités sont stigmatisées sur des critères ethniques qu’on tente, par la loi, de rétablir une forme d’égalité… Et dans cet exemple footballistique, le fichage discrimine… une fois encore les minorités, toujours sur des critères ethniques… Et même si cela a pour conséquence d’ « avantager » des Blancs, ce sont toujours les minorités qui sont victimes, car ce sont eux qui subissent une marginalisation injuste (recrutement refusé, à niveau supérieur ou égal).

Ce qu’il est important de rappeler à travers cette invisibilisation du problème, dont le terme « discrimination positive envers les Blancs » est la meilleure représentation, c’est qu’on ne stigmatise pas une personne raciste, ni même un club raciste, mais tout un système social, économique, politique et médiatique, qui ne voit la majorité que quand elle est noire, jamais quand elle est blanche.

Culturellement, dans un pays aujourd’hui métissé comme la France – et il faut le voir, l’accepter et même l’embrasser comme une richesse -, continuer d’altériser/minoriser/ghettoïser/réduire l’autre en fonction de sa couleur de peau est un grave problème. Et faire des quotas, c’est un peu tout cela à la fois, une preuve que la France est encore un pays au racisme systémique.

Cet article avait pour but, à la manière d’un modeste travail sociologique, de dévoiler une réalité un peu cachée. On peut aimer le foot, mais aimer ce sport, jadis populaire au sens noble du terme, c’est aussi viser juste quand il est sali pour dézinguer ces dynamiques qui le font crever de l’intérieur, pour espérer, peut-être un jour, voir refleurir un football juste où les valeurs de solidarité, de respect, de dignité, ne sont pas bafouées.

A méditer.

 

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Source : L’équipe du Soir