« L’anarchisme comme grille de lecture » : mon interview sur le cadre et la marge

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Bastien Barouh, jeune journaliste sur le média web Eclectea (plus en ligne), m’a interviewé au début de l’année 2017 sur le thème de la marginalité dans le cadre d’un cycle sur le sujet.

L’interview écrite n’étant plus disponible, le site Eclectea ayant fermé, je me propose de vous (re)faire découvrir celle-ci en intégralité. En espérant qu’elle vous donnera envie de creuser sur les sujets abordés, qui me sont chers et me paraissent des portes d’entrée possibles pour imaginer les autres mondes à venir.

« Bonjour l’Indigné, pour commencer comment définirais-tu ton idéologie politique ? De quoi est-elle le fruit et de quoi s’alimente-t-elle ?

L’I : Je débuterai en commençant par dire que tout est politique, selon moi. La manière dont on vit, dont on s’alimente, dont on s’éduque et avec laquelle on éduque les enfants, les lectures que l’on fait, nos choix, etc.

J’ai longtemps recherché l’idéologie politique qui me correspondait le mieux, à travers des rencontres, beaucoup de lectures, et une réflexion intense, toujours bouillante. Aujourd’hui, je dirais que c’est un mélange de marxisme (pour sa critique du capitalisme), d’écologie radicale (la seule qui vaille) et d’anarchie, pour ce qu’elle a d’opposé à la logique de domination, et par ses aspects éternellement révolutionnaires, jamais figés.

Et comment traduis-tu cela dans la vie quotidienne ? Et dans ton rapport à l’actualité ?

L’I : Je pense avoir un quotidien très semblable à celui des personnes de ma génération.
L’une des petites différences que je peux noter, c’est que je ne cesse de m’interroger sur le bien-fondé des actes anodins du quotidien, et j’y cherche toujours un sens politique ; pourquoi doit-on se lever le matin ? Quel est le sens du travail dans notre société de consommation mondialisée avec un chômage structurel de masse ? Quelles sont les alternatives ? Comment faire pour être fidèle à ses valeurs et boycotter les marques qui exploitent les humains et les ressources (c’est-à-cire presque toutes) ? etc. Concrètement, je consomme le moins possible, et bio pour l’alimentaire, je boycotte de nombreuses marques, j’ai un travail dans une toute petite structure où je ne me sens pas broyé sous le poids de la hiérarchie et où j’ai réellement de l’autonomie et une possibilité d’émancipation (ce qui n’est plus le cas en 2018, ndlr). Et je prends du temps à côté de cela, pour partager mes idées sur mon site et faire quelques bricoles dans le monde associatif. Je refuse aussi de devenir propriétaire, pour le moment. Mais j’ai encore du travail à faire, au niveau bancaire par exemple.

L’anarchie est une de mes grilles de lecture pour interpréter le monde, mais j’en ai d’autres comme je le disais, l’écologie, le marxisme… Face à l’actualité, j’ai la même tendance à tout voir à travers un prisme critique. C’est usant, mais nécessaire, car le relâchement, c’est l’acceptation. Je considère la quasi-totalité de la presse enfermée dans un cadre de pensée dépolitisé. Il faut lire l’article de Lordon sur le journalisme post-politique. C’est exactement ça.
« Celui qui ne bouge pas ne sent pas ses chaînes », disait Rosa Luxemburg. Se dire que « nous, ça va » et que du coup, autant profiter, c’est dangereux. Je n’y arrive pas, donc tant mieux.

Comme tu le sais, nous abordons ce mois-ci le thème « Etre marginal ». D’un point de vue
plus général, quel est ton avis sur la marginalisation politique de l’anarchisme ? De quoi cela
découle, selon toi ?

L’I : La marginalité politique de l’anarchie – comme celle de tous les courants prônant l’émancipation des masses – se comprend par la volonté des détenteurs de l’autorité de conserver leur pouvoir. L’anarchie prône notamment la fin de la domination politique (démocratie directe), et de la domination économique via la fin de la propriété privée des moyens de production. Et ça, c’est tout à fait inacceptable pour… les détenteurs des moyens de production. Pour le cas précis de l’anarchie, le courant anarchiste d’action directe a également joué dans la campagne de décrédibilisation du mouvement.

Il suffit de voir comme la Commune de Paris (1871) est traitée dans les médias (quand on en parle) : on ne parle que de la violence, jamais du programme social qui était défendu. Autre exemple : quand on pense à la mise en place de la Sécurité sociale, on pense au Général de Gaulle, jamais à son créateur, Ambroise Croizat. Pourquoi ? Parce qu’il était ouvrier et communiste. Le pouvoir, pour maintenir son pouvoir, doit conserver entre ses mains tous les leviers d’autorité. Rien ne doit lui échapper, et la propagande est un outil puissant.
Dans les années 60, le philosophe Herbert Marcuse expliquait fort à propos que pour empêcher de critiquer le capitalisme, il suffisait de retirer tous les mots existant pour le qualifier négativement C’est un peu le même principe pour l’anarchie : il suffit de faire disparaitre peu à peu ce concept politique, pour que plus personne ne puisse le penser.

Que réponds-tu aux critiques de l’anarchisme et même de l’extrême gauche en général qui lui
reprochent sa dimension démesurément utopique, irréaliste ou encore idéaliste ?

L’I : Je réponds par l’exemple. Je vous ai donné l’exemple de la Commune de Paris ou de la mise en place de la Sécurité sociale. Je pourrais aussi vous parler de la plupart des avancées sociales glanées en France : elles l’ont toutes été par les courants progressistes : socialisme (avant que le mot ne soit galvaudé par le PS), anarchisme, communisme, notamment sous la forme du syndicalisme.

Les exemples sont légions : en Espagne, dans les années, 30, plusieurs régions regroupant plusieurs millions de personnes ont fonctionné durant quelques mois sur des principes d’autonomie, d’autogestion, d’entraide et de partage. Mais la répression a tôt fait de détruire cette « utopie concrète ». Je peux aussi mentionner un exemple actuel, vivant : le mouvement zapatiste, dans la région autonome du Chiapas (Mexique). La dimension utopiste ou irréaliste du mouvement anarchiste ne tient pas à ses concepts propres, mais au cadre posé par ses détracteurs. Evidemment que si dès le départ de la conversation, on affirme que le capitalisme est incontournable, que l’économie de marché est incontournable, et ainsi de suite, toute idée qui sortira de ce cadre sera jugée utopiste et irréalisable.

Je dis souvent : au Moyen-Âge, on devait traiter d’utopistes ceux qui imaginaient une société sans dynastie de droit divin… Et pourtant !

Aujourd’hui, l’anarchisme est extrêmement mésestimé à cause du galvaudage permanent du
terme, comment le réintroduire parmi les perspectives politiques légitimes ?

L’I : Notre société, malgré les apparences, est plus hiérarchisée et contrôlée que jamais. Tu es sois dedans, en acceptant ses règles, soit dehors. Mais l’anarchiste fidèle à ses valeurs a du mal à accepter le jeu de l’entrisme, nécessaire pour grimper les échelons et se faire entendre aux niveaux politiques, économiques ou médiatiques. Il refuse de donner de la force à ce système en y participant, car il considère que c’est le légitimer.

Cela me fait penser à deux citations de Keny Arkana : « Si tu veux perdre à un jeu, joue contre celui qui a inventé les règles. »
Et « On ne tuera pas le système en voulant le détruire. Alors construisons sans lui ».

Politiquement et médiatiquement, l’anarchie d’aujourd’hui a vocation, je pense, à rester à la marge et à faire son cheminement dans les esprits, petit à petit. Je pense que beaucoup de personnes ont des valeurs anarchistes sans le savoir. L’anarchie n’existe pas dans les médias mainstream, les élites n’en parlent pas, certes, mais ses idées sont extrêmement vivantes. Mon modeste travail consiste à entrouvrir la porte pour en donner une autre image, après tout le monde est libre de la direction qu’il choisit. Ensuite, évidemment, il y a la dimension de terrain. Le courant anarchiste doit rester le meilleur allié de tous les combats de classes (en France comme ailleurs) : soutenir les employés exploités, les citoyens écrasés, les femmes et les minorités, parce que jugés inférieurs, soutenir les manifestations et les grèves, donner à lire et à penser, etc. La solidarité reste le moyen le plus beau et le plus sûr de lutter efficacement.

Comment fais-tu la part des choses (si tu la fais) entre ta conscience politique, qui implique un engagement intellectuel profond qui remet en cause un système, et tes autres activités
sociales ? En d’autres termes, est-ce que l’anarchisme est un engagement de tous les instants
pour toi ?

L’I : Comme je l’écris souvent, je suis l’enfant métis né d’un monde capitaliste et d’un esprit anarchiste. J’essaie juste de concilier les deux au mieux, et même si j’accepte de vivre dans ce monde qui me semble tourner à l’envers, j’accepte aussi sans mal de refuser certaines choses, dans le respect de mes idéaux. Intellectuellement, il est beaucoup plus simple de rester parfaitement cohérent, et la moindre question politique (au sens large) que l’on me pose se traduit par de longs débats passionnés. Mais je rêve d’un jour réconcilier mes idéaux avec mon quotidien, dans la mesure du possible…

Quelle rapport as-tu à ta page Facebook ? Quelle fonction lui donnes-tu ? C’est une réponse
à un constat déploré de la réalité, un cri du cœur, une surface de réflexion … ?

L’I : Ma page Facebook est le principal lieu de rencontre entre les personnes qui apprécient ce que j’écris et mon travail. J’y aborde tous les sujets, comme sur mon site. J’y relaie aussi mes articles et des articles de médias « amis ».

Au départ, quand j’ai créé mon site, je n’avais aucun réseau social, pas même personnellement. Je trouvais que c’était incompatible avec mes idées, je redoutais un manque de cohérence, et je craignais aussi pour mon identité numérique car Facebook n’est pas un ange sur le sujet. Mais j’ai vite réalisé que – pour mon site en tout cas – c’était une erreur. Pour qu’un média existe, il doit avoir un minimum de lecteurs. J’ai donc fait de l’entrisme (l’homme est fait de condradictions) ! Même le web est colonisé par ces logiques hiérarchiques et les refuser, c’est noble mais c’est se mettre énormément de bâtons dans les roues. Déjà que nos idées sont marginales, si nos moyens de communication le sont aussi, on n’est pas sortis de l’auberge !

Y as-tu des thèmes de prédilection ? Qui te sont chers ? Qui sont inhérents à ta pensée
politique et déclenchent ton envie d’écrire ?

L’I : Je vais me répéter, mais je pense que tout est politique. Du coup, toute lecture, toute idée, toute discussion, tout moment de vie peut déclencher chez moi l’envie d’écrire. Il suffit de regarder ma page Facebook ou mon site : ça peut être un film ou un documentaire, un livre politique, philosophique, ou même un polar, un article lu sur un autre média, un sujet d’économie, d’écologie, un appel au boycott, une critique des médias, un billet d’humeur. Je réagis beaucoup à l’actualité.

Ma visée, pour chaque article, est soit de parler d’un sujet qui n’est pas traité par les grands médias traditionnels, soit d’apporter une distance critique (et contextualisée, politiquement et idéologiquement parlant) à un sujet d’actualité qui me semble être traité avec beaucoup trop de complaisance ou de manière trop factuelle par les médias traditionnels. On en revient au cadre : je tente de l’élargir un maximum, avec mes modestes moyens.

Et si tu devais rédiger un manuel d’intégrité pour anarchistes, ou un manuel de méthode
« pour un monde plus juste » (selon tes mots sur ton site) … ?

L’I : J’ai déjà projeté plusieurs fois de dérouler une sorte de manuel politique (qui en fait aurait des allures de programme politique, mais le mot est trop connoté). Mais il ne serait certainement pas à destination unique des anarchistes. Je ne me sens fixé à aucune chapelle idéologique, c’est pour cela que j’ai précisé dès le départ que j’étais anarchiste, écologiste, marxiste, etc. L’idée du « manuel de méthode » pour construire un « monde plus juste et plus libre » est assez proche de ce que j’aurais pu faire, mais j’avais en tête de partir de la notion de « dignité », qui me semble fondamentale et régulièrement reléguée au second plan, derrière la notion de « rentabilité ».

Mais peut-être que je ne l’écrirai jamais. Vous savez, je pense qu’aucune de mes idées n’est révolutionnaire. Comme je le disais, vous seriez étonné de voir à quel point les idées anarchistes inondent la plupart des idées humanistes actuelles, sur la démocratie directe, la démocratie au travail, la fin du patriarcat, une éducation émancipatrice, les principes écologistes, etc. Mais si les idées sont là, les réalisations sont rares. Il serait temps, enfin, de tout transformer. »

 

Si les thématiques :
1/des structures rigides dans lesquelles on vit
2/de la marginalité politique et
3/des pensées politiques à la recherche de l’émancipation vous intéressent, je vous invite à vous balader sur le site, vous devriez trouver plein d’autres articles à votre goût ! 😉

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