Glenn Greenwald, l’autre lanceur d’alerte devenu ennemi public

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Une fois n’est pas coutume, l’Indigné du Canapé va simplement se faire l’écho de la très bonne interview de Glenn Greenwald par Olivier Tesquet, dans le Télérama du mercredi 4 décembre 2013.

Si Edward Snowden est devenu une sorte de héros de la lutte contre l’opacité des pouvoirs omnipotents, une sorte d’hacktiviste star reconnu partout sauf par les puissants (de son pays qui le considère comme un traître, des autres qui ont peur que la même histoire leur arrive), on n’entend pas vraiment parler de Glenn Greenwald. Pourtant, c’est – aussi – par lui que le scandale est venu.

En effet, une fois que Snowden avait mis la main sur ces documents confidentiels de la NSA et qu’il s’était convaincu qu’il était de son devoir de citoyen de les rendre publics, l’ex analyste s’est immédiatement tourné vers Greenwald pour endosser le rôle du communiquant.

Glenn Greenwald est un ancien avocat, blogueur reconverti au journalisme engagé au Guardian. S’il était déjà installé au Brésil avant le scandale, il n’a jamais reposé les pieds aux États-Unis depuis que l’affaire de la NSA a éclaté au grand jour. Il est lui aussi devenu ennemi d’État. Voici un extrait de son interview par Télérama :

 

« Pourquoi Edward Snowden vous a-t-il choisi ? Comment votre collaboration s’est-elle mise en place ?

En décembre 2012, il m’a envoyé un e-mail aux contours très vagues. Il me demandait simplement d’installer ce logiciel de chiffrement pour pouvoir communiquer de manière confidentielle. Je lui ai répondu que j’allais le faire, sans donner suite. Vous savez, il y a un Edward Snowden sur un million de personnes. 99% du temps, on me contacte pour me proposer des histoires inintéressantes, et je n’ai pas pensé qu’il en valait la peine. Il était extrêmement discret, et rétrospectivement, c’est l’adjectif qui le décrit le mieux.

Mais il a persévéré. Il m’a envoyé un guide qui détaillait étape par étape le processus d’installation, puis une vidéo explicative, qui m’expliquait clic par clic ce que je devais faire. Comme je ne réagissais toujours pas, il a commencé à se sentir frustré. Je le comprends. Comment confier à un type les documents les plus explosifs de l’histoire de la NSA s’il n’est même pas capable d’installer un logiciel pour les récupérer ? A ce moment, il a contacté Laura Poitras [une réalisatrice de documentaires basée à Berlin et spécialisée dans ces questions, ndlr], qui lui a conseillé de travailler avec… moi.

Après avoir passé dix ans dans les prétoires à défendre les libertés civiles, j’avais commencé à m’intéresser au virage radical de la politique américaine après le 11-Septembre, en ouvrant un blog, Unclaimed Territory, en octobre 2005. Snowden cherchait quelqu’un d’agressif, connaissant ces dossiers, qui ne se laisserait pas intimider par les pressions. Il avait très peur d’aller voir le New York Times ou le Washington Post, en risquant sa liberté, en mettant sa vie en jeu, pour que l’histoire soit finalement enterrée sous la pression du gouvernement, comme c’est souvent arrivé ces dernières années. Il voulait s’assurer que tous les documents seraient publiés.

Vous avez donc fini par installer ce fameux logiciel…

Laura m’a aidé à me mettre à niveau technologiquement, et j’ai pu parler à Snowden vers la mi-mai. Il était déjà à Hongkong, ce qui nous a beaucoup intrigués. Il insistait pour que nous le rejoignions là-bas, et il m’a envoyé deux douzaines de documents, impressionnants. Le lendemain, je sautais dans un avion pour New York afin de rencontrer les rédacteurs en chef du Guardian, et dans la foulée, je partais à Hongkong.

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Est-ce que vous avez peur ?

J’ai conscience des risques, y compris physiques : je suis en possession de milliers de documents secrets, qui dérangent la moitié des agences de renseignement de la planète. Comme il s’agit de la plus grosse fuite de l’histoire de l’espionnage américain, le gouvernement a l’impression d’avoir perdu tout contrôle, d’avoir été attaqué dans sa légitimité, et la pression est immense pour qu’une tête soit placée sur une pique.

Puisque Edward Snowden est réfugié en Russie, je suis le deuxième sur la liste [dans une récente interview au Washington Post, Eric Holder, le secrétaire à la Justice américain, a réfuté toute velléité de l’administration de poursuivre Greenwald].

Les autorités américaines essaient-elles de vous intimider ?

Et bien, la police britannique a interpellé mon compagnon à l’aéroport d’Heathrow, l’a gardé enfermé pendant neuf heures au nom d’une loi antiterroriste, en le menaçant de poursuites. Le jour suivant, le gouvernement américain a indiqué anonymement dans une dépêche de Reuters qu’il s’agissait « d’envoyer un message ». N’est ce pas de l’intimidation ?

Les autorités américaines essaient de faire passer du journalisme pour de l’espionnage en tordant la réalité : Keith Alexander, général 4 étoiles qui dirige la NSA, a même déclaré que nous « vendions ces documents », un crime passible de la prison à perpétuité.

Vous pensez pouvoir retourner aux États-Unis ?

La situation est ironique : j’ai déménagé au Brésil il y a huit ans parce que la loi américaine empêchait mon compagnon [brésilien, ndlr] de vivre aux États-Unis, et maintenant, c’est à mon tour de ne plus pouvoir y retourner. Mais je refuse d’être excommunié pour avoir simplement pratiqué mon métier de journaliste.

Heureusement, le Brésil est extrêmement bienveillant à mon égard. Le gouvernement de Dilma Roussef a publiquement affirmé qu’il me défendrait face au gouvernement américain, et le Sénat, qui m’a auditionné, a voté en faveur d’une protection policière à mon domicile. Dans la rue, les gens m’apostrophent et me remercient, notamment depuis que je suis apparu dans Fantastico, l’émission-phare de Globo.

Quelles sont les conséquences concrètes de ces pressions dans votre vie quotidienne ?

Je sais que je suis constamment sous surveillance électronique. Je ne parle jamais de sujets sensibles au téléphone, et j’utilise uniquement des formes sophistiquées de chiffrement. Certains amis ne veulent plus m’envoyer d’e-mails, les gens qui me rendent visite se demandent s’ils doivent emmener un ordinateur, et quand ils le font, ils effacent l’intégralité de leur disque dur avant de repartir, au cas où leur matériel serait saisi […].

Vous pensez que nous sommes surveillés à cet instant précis ?

Je croise toujours des individus louches. Parfois, ils sont juste bizarres, à d’autres moments ils sont sans doute en train de me surveiller. Quand vous êtes dans ma situation, vous devez faire le choix de ne pas céder à la paranoïa. C’est contraignant de ne pas pouvoir mener une conversation librement, mais je ne peux rien y faire. Quand je suis dans ma voiture, dans ma maison, je sais qu’il y a une forte probabilité que mon intimité n’existe pas.

Quel regard portez-vous sur la réaction du public ?

Au tout début de notre collaboration, Snowden m’a confié qu’il avait peur de l’indifférence générale. Or, cette affaire est allée bien au-delà de nos attentes, elle a ouvert de multiples brèches, politiquement, diplomatiquement. La réaction des gouvernements le prouve, ces révélations ont été prises très au sérieux.

Contrairement à ce qu’on entend de plus en plus, les citoyens ont redécouvert la notion de vie privée, même ceux qui claironnent qu’ils n’ont rien à cacher. Ils protègent leurs comptes sur des réseaux sociaux avec des mots de passe, ils mettent des serrures sur leurs portes, et réagissent quand ils s’aperçoivent que leurs moindres faits et gestes peuvent être surveillés.

[…] Les consciences se réveillent et je pense que de nouveaux outils vont apparaître, afin de rendre à tout un chacun la possibilité de communiquer en privé sans que l’Etat n’interfère.

Vous reste-t-il beaucoup de documents à publier ?

La majorité. Nous en parlons régulièrement avec Snowden par l’intermédiaire d’un chat sécurisé. Je ne peux pas dire que le pire est à venir – les gens s’habituent à ces révélations – mais il y a plusieurs documents sur ce que collecte la NSA et sur la façon dont ils le font qui vont choquer. Je suis assis sur une montagne de documents, et chacun d’entre eux est digne d’intérêt.

J’ai été contacté par des journalistes du monde entier, qui veulent travailler avec moi sur les dossiers qui concernent leur pays. Légalement, je ne peux pas me contenter de leur donner ce qui les intéresse, parce que je me transformerais en source. Je peux seulement être un journaliste, alors je dois contribuer à leurs enquêtes, co-signer leurs articles. C’est extrêmement chronophage mais je ressens de la culpabilité à ne pas pouvoir travailler plus vite. J’ai d’ailleurs embauché un assistant.

Le soldat Manning a été condamné à trente-cinq ans de prison pour avoir fourni des documents à WikiLeaks. Est-ce que vous pensez qu’il est encore possible de protéger une source à 100% ?

Le gouvernement américain est capable d’intercepter la moindre communication, de savoir qui parle avec qui, à quelle fréquence, par quel moyen. Aujourd’hui, il est presque impossible pour une source de contacter un journaliste sans être détecté.

Quand nous avons commencé à publier les premières révélations, un journaliste du Guardian, qui a travaillé à Washington pendant plusieurs années, nous a dit qu’il n’arrivait plus à joindre qui que ce soit au téléphone. Ses interlocuteurs ne voulaient pas que leurs métadonnées puissent être rattachées au Guardian. Pour toutes ces raisons, la surveillance a complètement dévoyé le processus de collecte de l’information, et c’est un dommage collatéral extrêmement puissant.

D’autant plus que l’administration Obama poursuit les lanceurs d’alerte, les whistleblowers , avec une sévérité sans précédent. Vous n’avez pas peur que les candidats au sacrifice viennent à manquer ?

Quand vous créez une situation dans laquelle un whistleblower n’a d’autre issue que celle de finir sa vie en prison, c’est dissuasif. Pourtant, Snowden a été le témoin de ce qui est arrivé à Manning, et ça ne l’a pas arrêté. Le courage est contagieux [c’est aussi la devise de WikiLeaks, ndlr], et les whistleblowers inspirent des vocations.

C’est un processus contre lequel le gouvernement ne peut rien. D’une certaine façon, leur brutalité ne fera qu’empirer les choses. Plus l’État montre à quel point il est abusif, plus des citoyens penseront qu’il a besoin d’être défié. À Hongkong, avec la documentariste Laura Poitras, nous voulions faire honneur au courage de Snowden en travaillant dans le même esprit. Avant de se lancer, les journalistes du Guardian ont réagi comme une institution traditionnelle, en analysant les risques. Puis ils ont été « contaminés » à leur tour.

L’affaire Snowden vous a fait une sacrée publicité…

Dès le début, nous avons décidé que je serai celui qui engage le débat public et passe à la télévision. Laura déteste ça. Quant à Snowden, non seulement il refusait d’attirer l’attention sur lui, mais nous étions persuadés qu’il allait rapidement être rattrapé par la justice américaine. Quand il a disparu fin juin, nous avons vraiment cru que nous allions le retrouver dans une salle d’audience, les menottes aux poignets.

Je sais qu’Edward est satisfait de la façon dont j’ai rempli mes engagements vis-à-vis de lui, et c’est tout ce qui m’intéresse. J’aurais pu publier un ou deux articles, tourner les talons, remporter des prix et signer un contrat avec un éditeur. Ça aurait aidé ma carrière. Mais j’ai choisi de travailler avec des médias du monde entier, et j’ai été très clair sur le fait que je compte bien publier ces documents jusqu’au dernier.

Est-ce qu’aujourd’hui, vous considérez encore Snowden comme une source, ou est-il devenu plus que ça ?

Il est une source, évidemment, mais il est aussi quelqu’un que j’admire beaucoup. Il est héroïque ! Avec Laura et lui, nous avons vécu l’expérience de toute une vie, et je me sens lié à lui en tant qu’être humain. Je m’inquiète de son sort, et je ne vais pas mentir en disant qu’il ne s’agit que d’une source. Il y a des implications légales à parler d’amitié, mais nous avons une relation importante à mes yeux, fondée sur l’admiration. […]  »

 

N’hésitez surtout pas à aller lire la suite de cette interview passionnante ici: http://www.telerama.fr/medias/glen-greenwald-je-suis-assis-sur-une-montagne-de-documents-chacun-d-entre-eux-est-digne-d-interet,105923.php

Photos : © Ueslei Marcelino/Reuters et © liberation.fr

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