L'Indigné du Canapé

Coronavirus et nouvelle ère : une perspective anarchiste (1/2)

Virus, épidémie, pandémie, confinement, armée, guerre, morts… Depuis quelques semaines, nous vivons un épisode digne d’un film de science-fiction. Cet épisode ébranle franchement les structures de ce monde et pourrait avoir – si l’on est très très optimiste – le potentiel de rééquilibrer le rapport de force qui existe entre un capitalisme de plus en plus libéral et inégalitaire, et une économie à l’équilibre entre un étatisme assurant tous les services publics de base, et un capitalisme permettant de « libérer les énergies », d’innover, de prospérer. Nous allons approfondir cette réflexion sur ces deux structures (capitalisme et communisme) de notre société moderne vues comme antagonistes, tout d’abord.
Mais ensuite, nous irons plus loin, et affirmerons que cette dualité – souvent présentée comme indépassable – doit être débordée, par la gauche évidemment, rapidement et radicalement. C’est ce que j’appellerai sommairement une « perspective anarchiste », à grands traits.

Partie 1 : soumettre le Capital à l’Etat.

Quand l’ancien monde s’accroche à ses privilèges

COVID19 et An 2020 sont un révélateur puissant, terrible, de tout ce que le capitalisme ultra-libéral ne peut, en général, et de manière exacerbée en situation de crise. Le capitalisme libéral refuse l’Etat, ne croit qu’aux marchés et à leur loi (à leur dictature ?) de l’offre et de la demande, qu’aux entreprises et aux consommateurs, qu’au privé tout-puissant, pour prospérer.

Le capitalisme ultra-libéral nous vend l’idée que tant que tout va bien, il faut « laisser-faire », et tant pis si quelques-uns s’enrichissent pour 1000 générations quand 1000 autres dorment sous les ponts : le PIB (même s’il ne profite qu’à quelques-uns) est considéré par les faiseurs d’opinion comme une victoire collective, et si quelques-uns peuvent s’enrichir, c’est une promesse de lendemains meilleurs pour d’autres. Sauf qu’on le sait, c’est une fable, et les quelques-uns qui s’enrichissent le font au détriment des 1000 autres, qui travaillent pour eux dans des conditions toujours plus difficiles (car il faut bien faire du profit en rognant quelque part, n’est-ce pas ?).

Le COVID19 met très clairement en lumière cette absurdité : tandis que les plus préservés du système capitaliste, grands industriels, politiciens, cadres, actionnaires, etc. peuvent continuer à s’enrichir même sans travailler parfois, toute une série de métiers, notamment les plus précaires, les moins bien payés, doivent continuer de charbonner : Je pense aux ouvrier.e.s des usines de biens indispensables, aux routier.e.s qui transportent ces biens, aux caissier.e.s de supermarché et autres vendeurs en pharmacie ou en tabac qui les vendent, aux personnels de santé bien sûr, mais aussi aux enseignants, éducateurs spécialisés et travailleurs sociaux, aux éboueurs, aux livreurs ubérisés…
Tandis que certains peuvent aller se confiner dans une grande maison de campagne, familiale ou payée à crédit, peuvent télétravailler, d’autres doivent continuer à prendre les transports, et à aller bosser, comme si de rien n’était. Même les députés dans leur Assemblée les somment d’aller travailler, leur interdisant le droit de retrait. Et on voit comme les intérêts économiques semblent prendre le pas sur la santé des citoyens en cette période où les risques sont grands.
Tandis que certains ont de larges foyers, avec télé, Internet, livres à volonté pour se confiner, d’autres partagent à 4 ou 5, plus parfois, quelques mètres carrés (vive la loi de l’offre et de la demande dans l’immobilier). D’autres encore se retrouvent à la maison avec leur bourreau du quotidien, sans échappatoire. D’autres sont à la rue, sans échappatoire non plus.

Système hypocrite. On le voit aussi dans la manière dont les dirigeants gèrent la crise : le confinement forcé, déjà, est une solution autoritaire qui cache une impréparation totale du problème, une absence de tests, de masques, de respirateurs artificiels… Admettons.

Mais quid des contrôles policiers, toujours plus nombreux (plus de PV distribués que de masques, c’est dire), contrôles parfois violents, dans les quartiers populaires notamment ?
Quid des décisions de revenir sur les 35 heures durant cette période, et sans assentiment citoyen ? De revenir sur le travail dominical, sur les congés payés, sans assentiment des travailleurs ?
Quid du fait de promettre des milliards aux entreprises, mais quasiment rien aux fonctionnaires du public, notamment de l’hôpital, aux abois depuis des années et des mois, et qu’on semble ne vouloir payer qu’en tapes « amicales » dans le dos ?
Quid des cagnottes demandant aux ménages de « donner » aux hôpitaux (quelle ironie !), quand l’Etat refuse de rétablir l’ISF (impôt sur les grandes fortunes), de geler le versement indécent de dividendes, de réclamer des contreparties aux entreprises bénéficiant du CICE (allègements de cotisations, soit autant en moins pour les services publics) ?
(Lire aussi : Les exilés fiscaux, ces braqueurs d’hôpitaux)
Quid de ceux qui spéculent sur les actifs financiers, à la hausse ou à la baisse, rêvant de faire de cette misère collective une fortune individuelle ?
Quid des riches à millions ou milliards, exilés à l’étranger (souvent fiscalement également), qui annoncent dans leur grandeur charitable « lâcher » quelques millions alors qu’ils ne paient pas leur juste part d’impôts, ou qui annoncent modifier la chaîne de production de « leurs » usines, alors que les vrais héros sont leurs employés, qui eux, doivent se lever et aller la faire fonctionner, cette chaîne de production, pendant que leur patron se dort la pilule à l’autre bout du monde ?
Qui des médias qui relaient ces décisions capitalistes sans broncher, toujours prompts à stigmatiser les habitants des quartiers, les immigrés, les « pauvres » en général, mais détournant toujours la tête à propos des causes profondes des problèmes, les inégalités générées structurellement par le capitalisme ?

De fait, tant que les puissants peuvent jouer avec les risques au détriment des précaires, ils le font à l’envi. En revanche, dès que le risque est généralisé, qui appelle-t-on au secours ? Celui qu’on dénigre en temps normal, parce qu’il serait trop dispendieux, trop généreux, trop inégalitaire, trop lourd pour les appétits égoïstes : l’Etat, ou plus précisément, les administrations publiques (qui collectent l’argent de l’effort collectif, via impôts et taxes). L’Etat, que les riches tentent de dépecer depuis 40 ans (car il leur demande une contribution à l’effort collectif), est toujours celui qu’on appelle à l’aide quand le jeu risque de se retourner contre les joueurs les plus puissants. C’est lui que les riches appellent à l’aide quand ils sont ceux qui, pour avoir trop joué, risquent d’y perdre quelques plumes.

Pour une reconquête du public sur le privé…

Alors, la première étape d’un nouveau monde, à n’en pas douter, elle passera par la soumission du marché à l’Etat, des intérêts du privé aux intérêts du public. C’est le fameux « réencastrement » de l’économique dans le monde social et démocratique qu’avait théorisé K. Polanyi, économiste et historien.

Cela passera par un principe clair, simple, basique : la structure fondamentale d’un territoire garantissant le bien-être à ses habitants, c’est un territoire où la santé, l’éducation, la justice, la recherche, l’aide aux plus démunis, les aménagements (les réseaux routiers, ferrés, postaux et numériques, et l’entretien et le nettoyage de ces réseaux et lieux publics) sont publics, et donc garantis à tous, assurés pour tous.

Mais c’est aussi un territoire où les services bancaires et même l’immobilier, le pharmaceutique et l’alimentaire (production, distribution, vente) sont assurés pour tous, à des prix encadrés, accessibles à tous. Ce serait donc un pays qui affirmerait que les médicaments comme les logements, les routes comme les prisons, ne sont pas des biens spéculatifs. Ce serait aussi un pays un minimum autosuffisant, où des usines sont implantées ou réimplantées et produisent tout ce qui peut nous nourrir, nous soigner, nous couvrir, nous protéger, sans qu’il soit nécessaire d’aller s’approvisionner de ces biens et services vitaux à l’autre bout du monde (c’est une évidence écologique, et même sanitaire et sociale).

Et comment finance-t-on ces biens et services publics ?
On le dit, on le répète, dès maintenant : la financiarisation est un danger public puisqu’elle ne sert que des profits privés !
Les biens et services publics, essentiels, doivent être financés par nous-mêmes, par notre solidarité, bien réelle, bien concrète, et pas être mis à la disposition des financiers, des spéculateurs, des fonds de pension, des fonds vautours, dont l’unique objectif est l’intérêt à court terme, mais dont la logique périclite à chaque événement inattendu.

La Sécurité Sociale n’est pas un accaparement de « l’Etat » sur la richesse que l’on produit, comme certains semblent le penser (mais ils ont séché leurs cours de SES ou d’EMC). La Sécurité Sociale, à l’origine, est un circuit économique qui va des travailleurs vers les travailleurs, sans enrichir les seuls représentants d’Etat. Dit autrement, ses recettes sont les cotisations sociales et patronales, et ses dépenses assurent les travailleurs malades, blessés, au chômage, ou encore constituant leur famille ou arrivant à la retraite. C’est un vrai système de redistribution solidaire. Et c’est ce genre de système qu’il faut renforcer, car sa logique va parfaitement à l’encontre de la logique marchande, qui crée de la richesse au même rythme qu’elle crée de la pauvreté. Dit autrement, qui crée de la richesse privée sur une misère qui se généralise, tant qu’on lui laisse la latitude pour le faire.

Il faudrait donc relancer la machine redistributrice, en créant une vraie progressivité dans l’imposition (des particuliers comme des entreprises), en allant chercher l’argent où il est, à l’étranger s’il le faut, et en emprisonnant les exilés et autres adeptes du dumping fiscal. En établissant une grille des salaires plus compacte aussi, par exemple (de 1 à 10, de 1 à 20 ?) afin d’empêcher les fortunes privées, améliorer les salaires les plus faibles, et organiser une meilleure distribution dès le départ du circuit économique…

Qu’ensuite, le privé ait sa marge de manœuvre, cela peut être entendable (d’un point de vue keynésien, si l’on en croit l’échec des capitalismes d’Etat à la logique ultra-planificatrice), et sain pour l’innovation, afin de dépasser l’état stationnaire craint par les économistes pionniers. Mais cela ne peut pas se faire au détriment de la survie des gens.
Il faut rééquilibrer le rapport de force entre public et privé. Comme le souhaitait le Conseil National de la Résistance, comme le souhaitait le socialisme des origines, ou le communisme des débuts, il faut considérer que certains biens et services sont indispensables à la dignité humaine, et les sortir de la logique marchande, même si cela freine l’expansion capitaliste, même si cela porte un coup au PIB (qui on le rappelle, est un indicateur économique vétuste et vulgaire, car il n’est qu’une valeur totalisante, ne mesurant ni les stocks de richesses créées, ni les inégalités, ni les conséquences négatives de la production sur l’environnement par exemple, etc.).

Mais cette manière de réfléchir reste très ancrée dans l’entonnoir du XXème siècle : il ne pourrait y avoir de porte de sortie au capitalisme qu’étatiste. Ce qui est loin d’être satisfaisant, ce qui est loin d’être suffisant. Ce que nous venons d’évoquer est un chemin viable pour se prémunir de la rapacité des capitalistes sur les humains. Mais ce n’est pas encore suffisant pour se prémunir de l’Etat sur nos droits.

Lire la partie 2 : une perspective anarchiste sur l’après-crise du Coronavirus.

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Sources :
– https://federation-anarchiste.org/?g=FA_anarchisme
– http://www.socialisme-libertaire.fr/2015/07/argent-et-anarchisme.html
– https://www.revue-ballast.fr/le-municipalisme-libertaire
-quest-ce-donc/
– http://www.autrefutur.net/Maintien-de-l-ordre-en-anarchie

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