Combien d’ « esclaves » pour qu’on maintiennent notre mode de vie ?

En 1961, dans Les damnés de la terre, Frantz Fanon (également auteur de Peaux noires, masques blancs) écrivait :

Les nations européennes se vautrent dans l’opulence la plus ostentatoire. Cette opulence européenne est littéralement scandaleuse car elle a été bâtie sur le dos des esclaves, elle s’est nourrie du sang des esclaves, elle vient en droite ligne du sol et du sous-sol de ce monde sous-développé. Le bien être et le progrès de l’Europe ont été bâtis avec la sueur et les cadavres des Nègres, des Arabes, des Indiens et des Jaunes.

Fort heureusement, la colonisation a depuis laissé sa place à un autre monde, moins violent, plus juste, plus beau : la mondialisation économique… A moins que ?

La mondialisation a eu un effet principal sur les sociétés de consommation occidentales : elle a permis d’éloigner – en grande partie – l’exploitation de l’Homme par l’Homme, de l’éloigner si puissamment qu’on ne se rend plus compte au premier coup d’oeil de toute la misère humaine et environnementale nécessaire pour maintenir notre mode de vie, même quand on ne roule pas sur l’or (et c’est ça le pire).

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En effet, dans une société hyper-moderne comme la nôtre, on a un nombre de « besoins » indécent, et les produits nécessaires pour combler nos besoins, ils ne se créent pas par magie : il faut de la main d’oeuvre pour les fabriquer.

Cette main d’oeuvre, elle se trouve aujourd’hui majoritairement dans les pays du Sud, pour deux raisons : la première, c’est que dans ces pays « en voie de développement » (PED) ou « les moins avancés » (PMA), comme l’on dit poliment en économie, les travailleurs coûtent moins cher, beaucoup moins cher. Au nom de la « compétitivité », la grande majorité des grosses entreprises, industries, usines, bien occidentales délocalisent pour augmenter leurs marges et contenter leurs patrons et actionnaires.

La seconde, c’est que ces pays possèdent souvent une législation bien moins contraignante que celles des pays occidentaux, notamment dans le but… d’attirer des entreprises occidentales. C’est donc du pain béni pour les entreprises européennes ou américaines (ou aujourd’hui, asiatiques, qui délocalisent à leur tour, notamment en Afrique) : elles peuvent exploiter, détruire, polluer à tour de bras, le tout en faisant des bénéfices records.

C’est d’ailleurs parfois ces entreprises occidentales qui font pression pour que ces normes (sociales, fiscales, environnementales) restent à leur avantage : une donnée qu’on oublie souvent au moment de chanter leurs louanges, à ces entreprises, censées améliorer le sort du monde entier mais qui en réalité, légitiment et font perdurer les plus ignobles des inégalités.

Combien de scandales à propos de cadences infernales (sans pause-pipi par exemple), de salaires dérisoires (même en prenant en compte le niveau de vie et le pouvoir d’achat des pays considérés), de chantages liés au chômage (le fameux argument de la réserve disponible, déjà identifié par Marx), de mensonges et de contrats inégaux voire illégaux, de plus-value hors-normes, de maintien de pays sous dictatures ou en guerre pour continuer à bénéficier de tarifs indécents, etc. ?
Regardez quelques articles ou reportages sur Total, Bouygues, Starbucks, Coca-Cola, Apple et Foxconn, H&M, et j’en passe… et vous verrez. 

Et pourtant, nous cautionnons. Nous cautionnons collectivement, en continuant à voter mollement pour des partis qui continuent de cautionner ces pratiques, ou en refusant de donner de la force et de la légitimité aux groupes qui dénoncent (parfois violemment) cet état de fait et militent pour un autre monde. Nous cautionnons également individuellement, en continuant à acheter de manière désabusée, non renseignée. Et les marques complices continuent de se frotter les mains.

Alors, la question est la suivante : de combien d’esclaves sommes-nous dépendants, chacun individuellement, pour maintenir notre petit confort occidental ?

Chacun de nos achats ici en Europe, chacun de nos actes de consommation, font travailler des populations à l’autre bout du monde, et la plupart du temps, celles-ci sont exploitées.

Combien d’esclaves travaillent pour moi, pour mon petit confort, pour mon « niveau de vie » ? 

La question, inconfortable, certes, mais terriblement importante, mérite d’être posée.
Et un site a développé l’ambition de vous apporter une réponse précise : ce site s’appelle My Slavery Footprint (« Mon empreinte esclavagiste ») et il vous permet de calculer votre empreinte esclavagiste, comme vous pouvez calculer votre empreinte écologique selon votre niveau de vie et votre façon de consommer.

Tout y passe : on vous demande de détailler votre type de logement (nombre de pièces), votre manière de manger (en détails), les produits d’entretien que vous stockez chez vous, d’indiquer quel type de consommateur de bijoux ou d’électronique vous êtes (vous pouvez détailler là encore). Enfin (et ce n’est pas le cadet des soucis), vous devez renseigner le nombre de vêtements que vous possédez, ainsi que vos articles de sport.

Bref, un scanner en bonne et due forme qui permet de prendre conscience que (presque) tout ce que l’on possède vient de l’autre bout du monde et a été fabriqué par des gens qui bien souvent, n’ont pas les moyens d’acheter le dixième de ce qu’ils créent de leur main.

La marchandise a donc bien été fétichisée, comme l’avait prophétisé Marx. Elle a désormais plus de valeur – subjective ET objective – que ceux qui la produisent.
Indéniable, quand on sait le véritable prix de fabrication d’un Apple, les salaires et misères qu’il provoque tout au long de son processus de création, et son prix final : 1000 euros, une insanité !

Les résultats de mon test

J’ai évidemment fait le test (cela dure moins de 10 minutes), et il se trouve que plus de 30 esclaves travaillent pour moi. Peu importe si ce « score » est très exact ou plus ou moins précis. Il représente un ordre de grandeur et c’est déjà primordial. C’est d’une violence inouïe de voir ce chiffre s’afficher sous ses yeux. Première chose que l’on se dit : il faut que cela change.

Mais pour changer, il faut d’abord savoir se remettre en question, c’est-à-dire se poser les bonnes questions et comprendre comment évoluer. Cela revient aussi et surtout à se poser la question de qu’est-ce qui, dans ce monde, nous place dans la nécessité de nous conduire comme nous nous conduisons. Car si nous avons un certain libre-arbitre, nous SOMMES aussi agis par des structures qui nous construisent, nous dépassent et nous dominent.

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Ces structures, ce sont les multinationales, encouragées par des accords et traités de libre-échange de plus en plus nombreux. Ce sont aussi les Etats dirigés par des libéraux, qui signent ces accords et traités. Comme un cercle vicieux, il faut aussi pointer d’un doigt accusateur les grands patrons des multinationales et leurs lobbyistes, qui favorisent l’écriture de tels accords et traités. En amont, on peut aussi citer les médias, possédés par ces grands patrons et qui assurent une propagande sans faille pour les lois du marché et la concurrence libre et non faussée. Et enfin, en trame de fond de toute cette réalité, le monde de la finance, libéralisé et mondialisé depuis les années 80, facilite les délocalisations, les accaparements, les transferts de fond, tout en les rendant trop nombreux, trop rapides, trop opaques, bref, trop puissants pour les contrer efficacement (avec le peu de moyens qu’on y alloue).

Tout ça, ce n’est pas nouveau, on le sait. La question, c’est quand agit-on ? Pour valoriser d’autres médias, d’autres marques et produits, d’autres pensées politiques et d’autres systèmes de représentation ?

Quand ? L’urgence est là !

N’oublions pas non plus tous les esclaves internes à nos sociétés modernes, qui vivent à nos côtés mais pas avec les mêmes droits, et souvent dans l’anonymat le plus total à cause de « patrons » qui font tout pour cacher leur existence aux yeux du monde :
– des femmes de ménage/nourrices personnelles


– les travailleurs au noir dans l’agriculture, extrêmement fréquents en Espagne, en Italie mais aussi en France, en Corse notamment

– les travailleurs au noir peuvent aussi travailler soit dans le BTP, soit dans des lieux totalement insalubres ou privés de lumière naturelle, ou pour les nouvelles Start-up valorisées par la Macronie, comme Frichti, ou encore les entreprises de la « mobilité douce » qui font travailler sans aucune protection sociale, au lance-pierre, en faisant jouer la concurrence pour s’assurer que les travailleurs accepteront toujours plus de responsabilités pour toujours moins de rémunération… 

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