Changer de modèle, un processus individuel ou structurel ?

« Changer le monde commence par se changer soi-même ». C’est une phrase très courante dans les milieux dits « alternatifs », où l’on écoute Keny Arkana ou la Mano Negra et ou l’on se prend à rêver à des lendemains qui chantent dès que les conversations traînent en longueur, jusqu’au bout de la nuit.

Mais cette idée, selon laquelle l’individu peut tout changer seul, est incomplète. Certes, on peut interpeller voire inquiéter les marques que l’on boycotte, certes, on peut réduire son impact écologique sur la planète, les animaux et les peuples dominés dans les rapports économiques en changeant son rapport à la consommation, mais est-ce cela qui permet de « changer le monde », ou plus précisément, d’altérer les structures politiques, économiques, sociales, médiatiques, ces structures qui nous dominent et nous restreignent ?

Les mécanismes d’une culpabilisation individuelle

La réponse est non, et croire le contraire, c’est adhérer à la pensée hégémonique, dominante, libérale, qui nous vend que « si on veut, on peut », que certains hommes peuvent « se faire tout seul », que le « mérite individuel » existe.

Mais c’est vrai que ce n’est pas facile à accepter, notamment quand on a fait le choix – pas toujours facile – de sortir de sa zone de confort, de se renseigner sur des centaines de marques, d’arrêter certains produits même quand on les appréciait, etc.

J’ai heurté de nombreux lecteurs de bonne foi en partageant sur Facebook une image – satirique, je précise – qui disait :

« On nique pas le système en faisant pousser trois citrouilles de mes couilles… On nique le système en lui poutrant la gueule »

On peut ne pas adhérer à la poésie du texte, ni à son caractère cliché, mais au fond, le propos me semble juste. Car si on creuse le propos de l’auteur de l’image, Le Bouseux Magazine, voilà une petite partie des précisions qu’il apporte :

« Je ne suis pas contre la responsabilisation individuelle. Tant mieux si vos choix évitent de participer à un système ou une partie de système estimés nocifs. Bien sûr que la consommation influe les modes de production. Mais un changement individuel de consommation ne fait que créer de nouvelles filières, et en modifier certaines. Or pour un changement global, il faudrait qu’on s’y mette tous. »

« C’est même pas juste une question de savoir et de vouloir. C’est aussi une question de pouvoir. Comme dans l’illustration où l’exemple à suivre c’est le couple avec un potager pour être indépendant de l’industrie agro-alimentaire, faut l’avoir le potager. Pour une famille de 4 personnes, faut un potager de minimum 100m² hein. Faut les moyens, le temps, et la connaissance. Considérer que c’est un choix de vie envisageable, c’est un raisonnement de privilégié. »

C’est exactement le propos du sociologue Jean-Baptiste Comby dans un entretien au Nouvel Obs. Dans son ouvrage qui étudie le discours médiatique sur l’écologie, il démontre que ce sont toujours les classes populaires qui sont culpabilisées, au profit des classes favorisées et des entreprises, qui peuvent continuer à agir en toute impunité.

Par exemple, on va nous dire qu’il faut prendre des douches courtes, ou penser à éteindre les lumières chez soi… mais on ne va pas questionner l’achat de 4×4 très polluants (donc questionner la production de 4×4 très polluants), on ne va pas interroger la pertinence du commerce international et de ces millions de produits qui parcourent des centaines de milliers de kilomètres tous les jours (avec parfois les mêmes produits qui se croisent), ni l’agriculture ou l’élevage intensifs, ni l’aménagement du territoire toujours plus bétonné et concentré, etc. En fait, on dépolitise la question écologique pour empêcher de la pensée comme structurelle :

Dépolitiser, c’est passer sous silence les causes collectives et structurelles de la pollution: l’aménagement des villes et des transports, l’organisation du travail, le fonctionnement de l’agriculture, le commerce international, l’extension infinie du marché. La politique, c’est l’organisation de la vie collective, le choix de nos valeurs, le mode de répartition de la richesse, etc.
Or, le discours actuel revient à placer la question de l’environnement en dehors de ce champ de discussion.

Rappelons par exemple que la consommation d’eau en France est effectuée à plus de 80% pour l’agriculture et l’élevage, environ 10% par l’industriel, et à peine 3% par les ménages. Autant dire que nos douches sont une goutte d’eau dans l’océan du gâchis. De plus, ce discours qui masque l’aspect politique de la dégradation de l’environnement pour insister sur la culpabilisation individuelle, masque aussi les inégalités sociales face à la pollution :

Un riche pollue généralement plus qu’un pauvre. Il n’est pas juste de mettre sur un pied d’égalité un cadre de direction qui possède deux voitures et prend l’avion trois fois par mois et une personne touchant le RSA qui circule principalement en bus.

Et ce discours médiatique est hyper dominant. C’est celui des industriels, de leurs lobbyistes, des hommes et femmes politiques et, pour finir, des médias, car tous ces acteurs sont dans une collusion constante.

Cet extrait vidéo le démontre parfaitement :

Les structures politiques, économiques, médiatiques sont responsables !

Toute cette confusion alimentée par les industriels, les politiciens et les médias joue un rôle-clé : en faisant la lumière sur les citoyens plutôt que sur elles, les STRUCTURES (notamment économiques, aka les entreprises), on laisse à ces dernières du temps, donc une marge de manœuvre gigantesque pour accroître leur pouvoir, en entravant les actions climatiques ambitieuses, où en falsifiant des études (hello Monsanto !), tout ça en toute discrétion pour ne pas dégrader leur image.

Et malgré les illusions d’un capitalisme toujours plus vert, dans les faits, les grandes entreprises sont très loin de remplir leurs objectifs au niveau environnemental. Coca-Cola par exemple :

Et ne trouvez-vous pas qu’il y a une sorte d’ironie tristounette à l’idée de boycotter certains produits, pour en acheter d’autres, d’apparence plus éthique ? Outre le fait qu’on ne sortira pas d’un modèle consumériste ainsi, ne soyons pas dupes : les plus grosses industries ont prévu le coup, et parfois, bien cachée sous l’étiquette de votre petite marque locale et bio se cache en fait une grosse marque que vous voudriez voir sortir de votre vie. Le temps qu’on laisse aux multinationales, il leur permet cela, aussi…

Bilan : Sans aucun doute, c’est donc NOTRE modèle de développement appelé « capitalisme », et pas les êtres humains ni dans leur individualité, ni dans leur pluralité, qui sont responsables de la sixième extinction de masse, du changement climatique, de la pollution de la terre, de l’eau et de l’air, etc. Professeur d’économie politique à l’université du Texas d’Austin, Raj Patel explique cela très bien dans un entretien au site Usbek et Rica :

Il y a aujourd’hui beaucoup de civilisations sur Terre qui ne sont pas responsables de cette extinction de masse, et qui font ensemble un travail de gestion des ressources naturelles formidables tout en prospérant. Et ces civilisations sont souvent des populations indigènes vivant dans des forêts. Mais il y a une civilisation qui est responsable, et c’est celle dont la relation avec la nature est appelée « capitalisme » […].

Quant à la division du monde entre nature et société, il s’agit là du péché conceptuel originel du capitalisme. Toutes les civilisations humaines ont une façon d’opérer une distinction entre « eux » et « nous », mais séparer le monde entre nature et société permet de dire quels humains peuvent faire partie de la société, et d’estimer qu’on est autorisé à exploiter le reste du monde. […] Cette frontière entre nature et société est propre au capitalisme, et c’est pourquoi il peut utiliser les ressources fournies par la nature tout en la considérant comme une immense poubelle.

C’est donc à partir de ce postulat – capitalisme et écologie « réelle » donc radicale sont incompatibles – qu’il faut tenter de réfléchir aux alternatives possibles.
C’est donc pour cela qu’il faut REFUSER d’être culpabilisé et d’assumer tout l’effort de sobriété environnementale induit par les dominants de notre monde capitaliste.
Cela ne veut pas dire qu’expérimenter d’autres modèles, changer de mode de consommation, boycotter certaines marques, etc. soit inutile ; cela signifie juste que cela ne peut pas être suffisant.

 

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