7 principes qui prouvent que l’Ecole de la République n’est pas démocratique !

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On l’a vu, notre système n’a rien de démocratique. Il ne nous demande quasiment aucun investissement citoyen, et ceux qui exercent le pouvoir – notre pouvoir – n’ont aucun compte à nous rendre. Dès lors, pourquoi l’école de la République s’occuperait-elle de former des gens politisés, éclairés, poussés par un désir de citoyenneté ?

On le sait, on l’a vu également, l’école de la République est beaucoup plus concernée à l’idée de créer de futurs travailleurs plutôt qu’à former de futurs citoyens. Elle récrée les inégalités et ne cherche ni l’émancipation, ni même la réflexion. Elle modèle de bons soldats, sages, obéissants… Soumis.

Le professeur de philosophie Bernard De France expliquait très bien ce phénomène dès 1995 dans un discours intitulé « La construction de la loi à l’école ». Dans ce discours extrêmement précis et intéressant prononcé à l’Université de Liège, ce Monsieur énonce 7 principes de bases de la démocratie, et il nous laisse seuls juges : peut-on dire que ces principes ont été respectés à l’école ?

A mon tour, je vais retranscrire ses 7 principes démocratiques fondamentaux et vous laisser y réfléchir : l’école de la République telle que vous l’avez connue s’est-elle contentée de vous transmettre des « valeurs démocratiques » en perte de sens (« il faut aller voter », « vous êtes des citoyens », « nous sommes dans une démocratie ») ou vous a-t-elle permis la MISE EN PRATIQUE de ces principes démocratiques ?

Je vous laisse avec Bernard de France :

« Premier principe : la loi est la même pour tous. Évident : si ce n’était pas le cas, il n’y aurait que des « lois » privées, c’est-à-dire des privilèges, c’est-à-dire absence de loi. Or, qu’en est-il dans le quotidien de l’école ? Qu’arrive-t-il à l’élève en retard au cours et qu’arrive-t-il, dans les faits, au professeur en retard ? Quand je parlais à l’instant d’éducation civique cachée, c’est à ce genre de minuscules et apparemment dérisoires événements que je faisais allusion. Alors il ne s’agit pas de faire des discours moralisants sur les nécessités d’arriver à l’heure, mais il n’en reste pas moins que les adultes peuvent s’autoriser dans certaines limites à arriver en retard, alors que l’élève doit toujours justifier (et pas seulement expliquer…) son retard.

Deuxième principe : toute infraction entraîne punition et réparation. C’est du droit pénal : toute infraction mérite punition à l’égard de la société, et réparation à l’égard de la victime ou des victimes. Cependant, le droit pénal établit des distinctions entre les majeurs et les mineurs : un mineur sera condamné moins lourdement pour une même infraction qu’un majeur. Or, là aussi, les expériences que me racontent souvent mes élèves, qu’en est-il lorsqu’un professeur, perdant un peu son sang-froid, en vient à flanquer une claque à un élève et qu’en est-il de l’élève qui, perdant son sang-froid lui aussi, frappe son prof ? Quels sont, généralement, les résultats en termes de punition et de réparation pour l’un et l’autre ?

Troisième principe : nul n’est censé ignorer la loi. Le problème est que précisément ce principe n’est applicable qu’à partir de la majorité civique. Et donc, avant 18 ans, j’ai encore le droit d’être ignorant de la loi. Dans son principe même, l’école est la première société dans laquelle entrent les enfants et, en même temps, la dernière société, le dernier lieu social où ils ont encore le droit d’être ignorants puisque, précisément, ils viennent à l’école pour combler leurs ignorances, pas seulement des savoirs mais aussi de la loi. Nous avons un peu trop tendance, dans notre pratique quotidienne d’enseignant, à supposer que les élèves devraient déjà savoir ce que, précisément, ils viennent apprendre à l’école. C’est vrai non seulement du point de vue de l’acquisition des savoirs, des disciplines, mais aussi de la discipline, c’est-à-dire de l’ordre, de la loi. Nous sommes souvent surpris de ce que les élèves n’ont pas intériorisé un certain nombre de normes de comportements que nous considérons comme « normales » ou évidentes, et l’hétérogénéité des comportements dans une même classe nous pose des problèmes tout à fait considérables, tout autant que l’hétérogénéité culturelle ou de niveaux de connaissances. Nous oublions tout simplement qu’à l’école l’ignorance est légitime, l’ignorance de la loi également puisqu’on y vient précisément pour la combler.

Quatrième principe : principe qui, en France, comporte une exception que je vais signaler au passage, nul ne peut être mis en cause pour un comportement qui ne porte tort qu’à lui-même. C’est un principe fondamental du droit. Seule exception, donc, en France, l’injonction thérapeutique en cas de toxicomanie. Le juge peut dire à l’usager de drogues : « Tu te fais soigner, ou bien tu vas en prison ». Et c’est justement une exception très problématique, qui pose des problèmes redoutables aux juges, aux éducateurs et aux médecins, qui savent bien que le malade ne guérit que s’il l’a décidé, qu’on ne peut pas guérir sur ordre, et cette exception donne lieu à un débat considérable en France. Mais, dans notre droit positif, c’est la seule exception. Ainsi, l’élève qui dort sur sa table et qui ne dérange personne pendant que je suis en train de faire cours, ne porte tort qu’à lui-même et ne peut donc pas faire l’objet de sanctions « pénales » de ce fait. Dans nos pratiques pédagogiques nous confondons très souvent ce qu’on appelle en termes juridiques le civil et le pénal : c’est, par exemple, deux heures de colle parce qu’on a eu une mauvaise note à un devoir ou un zéro parce qu’on a fait du bruit. Voici ce qu’écrit un autre Sébastien de mes élèves :

« Au collège, en cinquième, j’avais l’habitude d’être un élève plutôt bon en histoire et géographie, presque toujours entre 11 et 18, et un jour, j’ai eu 5/20 en Histoire. La sanction habituelle était 4 heures de colle le samedi matin. Le lendemain la convocation arrive et je n’avais rien dit à mes parents. Je décide de ne pas y aller et le lundi, je tombe sur ma prof qui me demande de justifier mon absence. Je la baratine avec une histoire de décès dans la famille, je me croyais tiré d’affaire. Mais, pas du tout, elle me demande un papier de la famille, et là, ça se corse, elle me réclame ce papier tous les jours, jusqu’au jeudi où je décide de ne pas aller au collège et où je fugue… La police m’a retrouvé le dimanche soir. » Bien entendu, tous les élèves qui ont une mauvaise note ou une colle ne fuguent pas… Mais entendons bien la dernière phrase de Sébastien : « Je regrette d’avoir fugué parce qu’il y a constamment, encore aujourd’hui, toujours quelqu’un pour me le rappeler, mais à l’époque je ne voyais vraiment pas comment faire autrement. »
Sébastien Lecomte, terminale électrotechnique, 1993-94.

La classe est trop souvent le lieu de ces multiples confusions : on utilise des sanctions du registre pénal pour des manquements aux savoirs, et on utilise des outils d’évaluation, les notes (baisse de notes, zéros), pour sanctionner des comportements jugés irréguliers, déviants. Il y a d’ailleurs, en France, un arrêté, malheureusement qui n’est applicable qu’à l’école élémentaire, qui interdit explicitement les punitions pour « absence ou insuffisance de résultats ». Et je plaide pour que cet arrêté soit également applicable à l’enseignement secondaire.

Cinquième principe du droit : nul ne peut se faire justice à lui-même. C’est le principe qui interdit la vengeance et oblige à en passer par un tiers non impliqué pour régler le litige ou punir l’infraction. Sauf, bien entendu, s’il n’existe aucun autre recours possible (le cas de légitime défense d’une part, et de l’épuisement de toutes les voies de droit, d’autre part). Ça, c’est une chose que nous savons faire, rappeler au bagarreur de la cour de récréation qui réagit par le coup de poing à l’insulte par exemple, qu’il n’a pas le droit de se venger lui-même ! Qu’il doit avoir recours au surveillant, au conseiller d’éducation, au professeur pour faire rétablir son droit s’il a été lésé par un camarade. Mais, dans ma classe, lorsqu’un élève perturbe mon cours, m’injurie, ou se livre à une autre activité que celle que j’ai prescrite, c’est moi qui punis, et même si ma punition est objectivement juste, comme c’est le même qui a été atteint par le désordre et qui punit, cette punition ne peut être ressentie par l’élève que comme la vengeance de celui dont l’autorité a été momentanément bafouée. Ici aussi, le fonctionnement ordinaire de l’école contredit un des principes élémentaires du droit.

Sixième principe, qui consiste en une autre formulation que le cinquième, et qui revient au même, et que je vais développer dans l’autre dimension de l’évaluation des savoirs et pas seulement dans celle de la sanction des comportements : nul ne peut être juge et partie. Ce n’est pas le magistrat qui a été cambriolé qui peut juger son cambrioleur, sinon le jugement est cassé. Or, dans ma classe, comme je viens de le dire, si des élèves ont des comportements déviants, c’est moi qui punit. Et surtout, au plan « civil » en quelque sorte, dans la classe, c’est moi qui enseigne et qui juge ensuite des résultats de cet enseignement. C’est moi qui, avec mes collègues qui ont aussi les mêmes élèves, à chaque trimestre, décide si tel élève aura une bonne appréciation, chaque année, décide s’il peut ou non passer dans la classe supérieure ou doit redoubler ou encore « être orienté ». C’est moi qui met des avis sur les bulletins et les livrets qui vont avoir des conséquences sur le destin scolaire, et donc professionnel et social, de l’enfant, du jeune. Et c’est donc bien au cœur même de ce qui constitue mon travail professionnel, à savoir l’enseignement de la mathématique, de l’histoire, de tout autre discipline déterminée, que se joue la construction de la citoyenneté, rendue impossible, ou au moins très difficile par cette confusion des pouvoirs d’entraînement et d’évaluation : dans ma classe, et ce sont les règles institutionnelles elles-mêmes qui le prescrivent, je suis juge et partie. C’est ça le fonctionnement ordinaire, dans sa fonction centrale, de l’école, et c’est évidemment extrêmement grave…
Encore, lorsqu’il existe des examens anonymes, cette confusion des pouvoirs se trouve-t-elle tempérée, comme pour le baccalauréat en France. Mais, si le pire des cancres a encore une chance de pouvoir échapper à son étiquette, il n’en reste pas moins que l’examen a ici le très grave inconvénient de l’aléatoire et du ponctuel : il ne faut pas avoir une rage de dents ces jours-là, ou que votre petit(e) ami(e) vous ai largué(e) la veille ! On pense souvent à remplacer cet examen ponctuel par un contrôle continu : or, dans ce système de confusion des pouvoirs, le contrôle continu se transforme en chantage continu. Les élèves sont intelligents, ils savent très bien deviner, surtout s’il y a des redoublants pour les renseigner, ce que tel professeur particulier attend d’eux. Ce qui signifie alors que, dans l’acte même d’appropriation des savoirs, la recherche de la vérité se trouve remplacée par la recherche de la conformité. Ainsi se fabrique le « bon élève’, docile et conforme, futur décideur…
Cette confusion des pouvoirs ne pervertit donc pas seulement la construction de la loi, mais pervertit aussi radicalement l’apprentissage des savoirs, dans la mesure où ils ne seront alors finalisés que par l’ambition de conquérir – au détriment des autres –, grâce aux diplômes acquis, les places sociales qui permettront, après avoir appris, non pas à obéir à la loi, mais à se soumettre à quelqu’un, de pouvoir soumettre à son tour les autres à sa propre « loi »… Je pourrai alors faire subir aux autres la soumission que j’ai moi-même subie.
Je crois qu’il y a là quelque chose de tout à fait central dans le fonctionnement de notre système scolaire. Montesquieu définissait la démocratie comme le régime où on peut alternativement commander et obéir à ses égaux, et où les pouvoirs sont à la fois distincts et articulés. La confusion des pouvoirs, du double point de vue de la discipline et des disciplines, ce qui est l’expérience ordinaire, quotidienne, pendant quinze ou dix-huit ans, de nos élèves, interdit l’accès aux savoirs et à la citoyenneté.
Je peux faire tous les cours d’instruction civique, toutes les leçons de morale que je veux, cela risque de glisser sur eux « comme de l’eau sur les plumes d’un canard » ! J’ai l’habitude de rappeler – et je me réfère là à ce que je disais au début – que les auteurs de la rafle du Vél-d’Hiv. à Paris, pendant l’occupation nazie, avaient fréquenté, comme tous les « bons français », l’école républicaine, où, tous les matins, il y avait « leçon de morale »… Dans son fonctionnement institutionnel, l’école contredit les principes élémentaires du droit.

Enfin, septième principe : le citoyen n’est pas seulement celui qui obéit à la loi, c’est aussi lui qui la fait avec les autres citoyens. Je n’ai pas le temps de montrer ici en quoi l’école réduit nos élèves à l’impuissance civique. Je sais simplement, parce que j’ai eu la chance, pour mon premier poste de professeur, de travailler dans une École Normale d’instituteurs, et que j’ai donc travaillé longtemps dans des classes primaires, des classes coopératives, pédagogie institutionnelle, que des enfants de 7, 8, 10 ans se révèlent capables d’organiser progressivement le temps, l’espace, les activités, de se donner les outils de l’accès aux savoirs et à la culture, de régler les conflits entre eux par la parole et non par la violence, et que donc, dans ces classes, l’éducation à la citoyenneté passe non par des « cours » de civisme ou de « morale », mais par une véritable mise en pratique de la loi, par une pratique quotidienne de la classe, par les méthodes mêmes d’appropriation des savoirs.
Voilà donc une première série de réflexions que je voulais vous proposer pour vos travaux de cette journée. »

Verdict ?

Triste non ?

Source : http://www.bernard-defrance.net/archives/bin/imprim.php?from=textesperso&where=114

3 commentaires

  1. « nul ne peut être mis en cause pour un comportement qui ne porte tort qu’à lui-même ». Non il n’y a pas qu’une exception à ce principe ; toute la « sécurité » routière le fait mentir : si je ne porte pas la ceinture de sécurité, si je ne porte pas de casque à moto, si, et c’est très récent, je ne porte pas de gants à moto… D’ailleurs la « sécurité routière » mériterait un article sur le sens suivant : son seul but est de nous « apprendre » à être punis pour des motifs futiles, voire même pour des infractions que l’on ne sait pas avoir commis (radar mobile). C’est à dire d’apprendre à baisser la nuque et ne pas la ramener… Ca nous prépare pour le reste…

  2. j’ avoue ne pas comprendre ce propos . L’Ecole nest pas un lieu démocratique et ne le peut pas ! La démocratie suppose des égaux, l’Ecole repose sur la nécessaire autorité de ceux qu’on instruit ET éduque . A ce niveau, elle complète la famille et par définition, les parents n’appellent pas le juge pour régler un problème d’autorité avec leurs enfants . Vouloir judiciariser les lieux d’éducation n’est-ce pas être victime de l’idéologie libérale libertaire dont les dégâts ne sont plus à compter !
    Ne vous inquiétez pas, cette idéologie est en passe de gagner, il n’y a plus rien à transmettre , mais juste à écouter le ressenti des futurs citoyens qui connaissent les arcanes du droit sûrement mieux que vous et moi !
    Pourtant, un élève n’est ni un citoyen, ( incapable mineur) ni un enfant (celui qui ne parle pas ! ) mais un être en devenir qu’on élève justement au niveau de la raison dont il est porteur . Le seul problème, là je suis d’accord, c’est la qualité des éducateurs …

  3. « la nécessaire autorité de ceux qui instruisent et éduquent », évidemment : quel beau lapsus plus haut !

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